De 1800 à 1810, le nombre des portraits que fit Gérard est incalculable. En 1808 seulement, il en exposa douze au Salon; en 1810, quatorze. Il peignit à peu près tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes célèbres en Europe. Les sommes qu'il gagna furent immenses, et quoiqu'il fût fastueux et parfois prodigue, il amassa cependant une fortune assez considérable. Le tour piquant de son esprit, la variété de ses connaissances, et une certaine manière modeste, mais élégante et très-spirituelle de traiter tous les sujets, faisaient de cet artiste, si habile d'ailleurs dans son art, un homme du monde des plus aimables. Depuis les premiers temps de sa célébrité, dans son petit logement au Louvre, quoique d'autant plus pauvre qu'il était marié et forcé de tenir maison, il réunissait déjà tous ses amis le mercredi soir de chaque semaine. Ce furent d'abord de simples réunions d'artistes, de camarades. Mais à ce noyau d'amis, qui lui restèrent toujours fidèles, se joignirent successivement, et à mesure que le talent et la renommée du peintre s'accrurent, tout ce que la société de Paris et des pays étrangers offrait de plus élevé par les connaissances, l'agrément, la naissance et les dignités. Pendant tout le règne de Napoléon, Gérard tint certainement le salon le plus curieux, le plus amusant et le plus habituellement fréquenté par les personnes célèbres en tout genre. L'étiquette y était remplacée par une politesse exquise, et le mérite servait ordinairement de règle pour assigner à chacun l'importance et le rang qu'il devait prendre. Par une bienveillance naturelle, qu'il mêlait à une politique habile, Gérard était toujours disposé à accueillir chez lui les jeunes gens qui commençaient à se faire remarquer par leurs talents. Par cette protection accordée à ceux qui entraient dans la carrière, il mettait les jeunes esprits en relation directe avec ses anciens amis, et ralliait ainsi à ses intérêts toutes les générations dont il était environné. Vers 1810 et 1811, après avoir fait le portrait de presque tous les rois et toutes les reines de l'Europe; lorsque les plus hauts dignitaires de l'empire français briguaient la faveur d'être peints par lui; quand, accablé sous les faveurs de toute espèce, ses amis qui, sans croire le flatter, lui disaient dans toute la sincérité de leur âme «que Gérard était le roi des peintres, comme il était le peintre des rois,» lui, Gérard, profitait de cet engouement sans en être dupe.

Il y avait certainement de la force d'âme et une grande pénétration d'esprit dans cet homme, qui, n'ayant pu faire une fortune médiocre en augmentant peu à peu son talent, et qui s'étant trouvé forcé de profiter d'une chance inattendue pour ne plus retomber dans la pauvreté, jouait, badinait ainsi avec sa célébrité, en conservant au fond de l'âme le désir et l'espérance d'acquérir une vraie gloire. Car, au milieu de ce concert de louanges dont on l'étourdissait, dans son salon même, où il était flatté par l'aristocratie intellectuelle et nobiliaire, où on lui répétait sans cesse qu'il avait surpassé tous ses rivaux, lui, se jugeait, et en 1807 il se disait à lui-même que depuis dix ans, depuis sa Psyché, il n'avait réellement rien produit; c'est parce qu'il se sentait peintre au fond de l'âme.

Les succès de David, de Girodet, de Gros et de Guérin, pendant ces dix années, retrempèrent l'esprit de Gérard en l'irritant. En 1808 il exposa les Quatre Âges. L'ouvrage était faible, mais le peintre ne se découragea pas, et deux ans après (1810), avec quatorze portraits, la plupart en pied et des meilleurs qu'il ait faits, il présenta au Salon la Bataille d'Austerlitz, ouvrage remarquable et le meilleur de ceux qu'il a achevés sous le règne de Napoléon. Cette composition, destinée originairement à décorer le plafond du conseil d'État, était accompagnée dans cette salle de quatre grandes figures allégoriques déroulant et soutenant le tableau; dans ces figures, Gérard a peut-être exprimé mieux que dans tous ses autres ouvrages ce grandiose vers lequel son esprit le portait et cette largeur d'invention qui était une disposition naturelle de son talent.

Mais la réputation de peintre de portraits a pesé fatalement sur cet artiste pendant les plus belles années de sa vie. Son atelier se transforma en une espèce de manufacture, surtout après les événements de 1814, lorsque les rois, les princes et les généraux des puissances alliées vinrent à Paris. Le nombre des demandes qui lui furent faites alors, et la promptitude avec laquelle il fut obligé d'y répondre, eurent les plus tristes résultats. Presque tous les portraits que Gérard exécuta à cette époque sont assez faibles, et en partie sortis d'autres mains que de la sienne.

L'empereur avait bien traité Gérard; Louis XVIII et les princes de la restauration ne lui furent pas moins favorables. Les grâces qu'il obtint sous la restauration, entre autres le titre de premier peintre du roi, parurent l'attacher à ce gouvernement d'une manière sincère, et il montra du dévouement en rappelant toutes les forces de son imagination et de son talent pour faire l'ouvrage que l'on regarde généralement comme son chef-d'œuvre, l'Entrée d'Henri IV à Paris.

Ce tableau fut exposé en 1817, et ce fut la dernière satisfaction que Gérard éprouva comme artiste et comme homme. Sa Corinne, en 1822; son Philippe V et Daphnis et Chloé, en 1824, et enfin le tableau faible du Sacre de Charles X, en 1827, furent des signes non équivoques de décadence.

Gérard avait atteint sa cinquante-septième année, âge auquel est mort Girodet, précisément après avoir terminé sa Galatée, œuvre qui indiquait aussi que l'artiste déclinait. Ce rapport entre l'âge et le déclin de ces deux rivaux put frapper Gérard, qui ne s'est jamais fait intérieurement illusion sur lui-même. Étienne, qui le vit à l'enterrement de son camarade Girodet, remarqua, ainsi que tous les assistants, combien il était pâle et à quel point il était triste. Gérard était aimé; son chagrin concentré fit impression, et l'on éprouva quelque chose de douloureux à le voir répondre par des sourires mélancoliques aux politesses que lui adressaient tous les jeunes gens de l'école nouvelle, dont au fond il redoutait le jugement. La révolution de 1830 mit le comble à l'espèce de découragement qui s'était emparé de lui. Pour un homme qui n'était pas resté entièrement étranger aux idées de la révolution, et qui avait vu croître sa réputation et sa fortune sous Napoléon, c'était déjà beaucoup que de s'être produit facilement et de s'être encore illustré sous les auspices des Bourbons; mais lorsque, après les fatigues d'une vie laborieuse qu'il avait été obligé de refaire sous trois gouvernements contraires, il se vit dans la nécessité, ainsi qu'un homme qui entre dans la carrière, de combiner pour la quatrième fois un nouveau mode d'existence pour ne pas perdre les avantages dont il avait joui précédemment; l'idée de ce nouvel effort, le peu de succès de ses derniers ouvrages, l'affaiblissement de sa vue et quelques atteintes de paralysie à la main, lui ravirent la confiance qu'il avait toujours eue en lui-même. Il fit encore un assez grand nombre de portraits, et le tableau de Louis-Philippe à l'hôtel de ville; mais tous les soins, tous les travaux de ses dernières années furent particulièrement consacrés à l'achèvement des quatre pendentifs de l'église de Sainte-Geneviève, ouvrage peu digne de lui.

Le Bélisaire, la Psyché, la Bataille d'Austerlitz, l'Entrée d'Henri IV et huit ou dix portraits, sont donc les résultats importants des travaux de toute la vie de Gérard, ses véritables titres de gloire.

Quoiqu'il eût plusieurs infirmités, elles furent étrangères à sa mort. Atteint d'une fièvre pernicieuse, le 8 janvier 1837, trois jours après il mourut de ce mal.

Girodet, membre de l'Institut, n'avait reçu la décoration de la Légion d'honneur que tard. Sous la restauration, il fut fait chevalier de l'ordre de Saint-Michel, et Charles X lui envoya la croix d'officier de la Légion d'honneur la veille de sa mort. La vie retirée et singulière de cet artiste peut expliquer à ceux qui connaissent le monde pourquoi ces honneurs lui ont été accordés si tardivement. Gérard, au contraire, dont le caractère était facile, le talent riche et brillant, fut comblé de ces distinctions flatteuses pendant la vie et complétement stériles après la mort. Nommé baron de l'empire, officier de la Légion d'honneur, chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre de l'Institut de France, professeur à l'École royale des beaux-arts, membre de l'Institut de Hollande et des Académies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin, Milan et Saint-Luc de Rome, aucun témoignage de considération ne lui a manqué pendant sa vie. Et cependant cet homme est mort triste, regrettant sa jeunesse, ne pouvant s'accoutumer à l'idée de ne plus exciter cet engouement dont il avait été le premier à signaler l'extravagance, tourmenté par la faiblesse de certains de ses ouvrages, inquiet même sur le mérite réel de ceux qui avaient eu le plus de succès, et poursuivi par l'idée qu'une génération nouvelle d'artistes était là toute prête à prendre la place de celle que l'âge et la mort allaient bientôt mettre hors de lice. C'est vraiment bien à tort que l'on adresse à ceux qui composent des romans le reproche de les terminer ordinairement par des scènes tristes. Pour peu qu'un écrivain tienne à retracer la vie humaine avec vérité, comment ne pas tomber dans cet inconvénient? On connaît déjà quelles ont été les destinées de Drouais, de Fabre, de Girodet et de Gérard; maintenant voici celle de Gros.