Mais à la conversation qu'il venait d'entendre, le garçon de Curtius s'était aperçu qu'il avait affaire à des amateurs dont il pourrait tirer quelque profit supplémentaire. S'approchant donc de David avec un air avisé et respectueux tout à la fois: «Je vois, Messieurs, dit-il, que vous êtes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pièces curieuses, mais que nous ne montrons pas à tout le monde; et ces messieurs, ajouta-t-il en saluant profondément, seront sans doute satisfaits des pièces en réserve que je puis leur montrer.» La première idée qui vint à l'esprit de David et d'Étienne, en entendant cette proposition, fut de penser qu'il s'agissait de quelque représentation licencieuse, et ils remercièrent le garçon. Mais celui-ci, à la manière dont le refus lui fut indiqué, s'étant aperçu de la supposition que l'on avait faite, affirma que l'établissement ne renfermait rien de semblable et que l'on serait content. En achevant ces mots, il conduisit David et Étienne près d'un renfoncement, dans lequel était établi une espèce de coffre dont il leva le couvercle.

Dans la longueur de ce coffre étaient suspendues, à une tringle de fer, les têtes moulées en cire d'Hébert, de Robespierre et de quelques hommes suppliciés à la même époque. «Vous voyez, messieurs, dit le garçon en récitant son explication banale, ceci est la tête d'Hébert, dit le père Duchesne, que ses crimes ont conduit à l'échafaud; cette autre, c'est la tête de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entourée du bandeau qui retenait la mâchoire fracassée par un coup de pistolet, qui lui fut tiré lorsque…» David, conservant le plus grand calme, fit un petit signe de la main au garçon, pour lui faire entendre que son explication était superflue, regarda assez longtemps et avec la plus grande attention ces deux têtes sur lesquelles on avait exprimé, avec un soin minutieux, tous les accidents qui résultent du supplice, et dit enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement à Étienne ou au démonstrateur, auquel il mit une pièce de monnaie dans la main: «C'est bien imité, c'est très-bien fait.»

David et Étienne quittèrent ce lieu et parcoururent presque tout un boulevard sans échanger une parole. La conversation reprit cependant son cours sur les objets indifférents qui s'offrirent à leurs yeux, mais jamais ni l'un ni l'autre ne reparlèrent de la visite au salon de Curtius.

Cette singulière aventure est restée ignorée tant que David a vécu. Étienne pensa que du vivant du maître il devait respecter son secret. L'anecdote une fois connue aurait pu être infidèlement racontée en passant de bouche en bouche, et être transformée en sarcasme. Mais Étienne a conservé de cette scène inattendue et terrible un souvenir entièrement favorable pour son malheureux maître, qui, dans cette occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance du peu de paroles qu'il prononça, une dignité sans ombre d'affectation qui prouve que son âme n'était pas sans grandeur.

Les derniers ouvrages de David où il ait imprimé nettement le sceau de son talent sont l'étude peinte qui fut faite d'après le pape Pie VII, représenté avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife seul, vu de face, dont l'original est au musée du Louvre. Ces productions du genre tempéré, mais où la naïveté de l'imitation est si heureusement jointe à la dignité qu'il convenait de donner à ces deux personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur à David.

Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les années qui précédèrent les événements de 1814. Celui où Napoléon est représenté dans le costume impérial, et qui était destiné à Jérôme Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte où le peintre s'est trouvé, obligé qu'il était de donner à son personnage et à ses vêtements un aspect théâtral.

Quelque temps après, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un portrait en pied de Napoléon, mais représenté dans son cabinet, et vêtu comme ce souverain avait coutume de l'être. David qui, pendant l'exécution du tableau précédent, n'avait que trop de fois reconnu l'inconvénient du costume impérial, saisit avec empressement l'occasion de faire un portrait simple et naturel de Napoléon. Sur ce tableau, haut de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vêtu d'un frac vert uniforme, avec les épaulettes de général. Il est près de son bureau chargé de papiers, et censé avoir travaillé pendant une partie de la nuit. Le jour paraît, et pour exprimer cette circonstance, le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de s'éteindre dans un flambeau à branches.

Considéré au point de vue de l'art, on peut reprocher à ce morceau de manquer de fermeté. Quant à l'idée principale de la composition, qui était heureuse, David n'a peut-être pas osé la rendre avec assez de franchise. La tête de Napoléon, médiocrement ressemblante, a surtout le défaut d'être rendue d'une manière trop idéale. Tout en conservant à cet homme infatigable l'énergie même corporelle qui lui était propre, il eût été possible cependant d'exprimer la lassitude passagère dont les travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa physionomie; c'était même le seul moyen de faire ressortir l'espèce de poésie qui devait résulter d'un pareil sujet.

Napoléon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanité fut sans doute intérieurement flattée, en apprenant qu'il avait été commandé par un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut très-satisfait, et qu'après l'avoir attentivement regardé, il dit à son premier peintre: «Vous m'avez deviné, mon cher David; la nuit je m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille à leur gloire.»

On a avancé, mais sans preuves, que quelques réponses un peu brusques avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrâce de Napoléon. Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler ici ce qui a été dit à ce sujet, le brevet de commandant de la Légion d'honneur que David reçut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a existé quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces dissentiments n'ont été que passagers. Tout concourt, au contraire, à faire croire que Napoléon, indépendamment de l'importance qu'il pouvait attacher comme souverain au talent de David, a toujours porté à l'homme une affection sincère. Parlant un jour avec son premier peintre, l'Empereur lui dit «qu'il avait conçu le projet de réunir tous ses tableaux dans le musée impérial. Il y a une galerie de Rubens, ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.—Sire, répondit David après l'avoir remercié, je crois qu'il est impossible aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop dispersés; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour espérer qu'ils veuillent s'en détacher. Ainsi, par exemple, je sais que le propriétaire de la Mort de Socrate, M. Trudaine, met une grande importance à conserver ce tableau.—Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut jusqu'à soixante mille.» Ce tableau, commandé originairement par M. Trudaine le père, pour le prix de six mille francs, avait été payé dix mille à l'auteur pour lui témoigner la satisfaction que l'on avait eue de l'ouvrage. Cependant, malgré les offres qui furent faites à plusieurs reprises et avec beaucoup d'instances au propriétaire du Socrate, par David lui-même, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put l'obtenir. «Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois insister; j'en ai l'ordre de Napoléon. Il m'a autorisé à aller jusqu'à soixante mille francs.—Je les refuse, lui répondit-on, et je vous prie de dire à Napoléon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre. Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il fût gratuit.» On ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il avait été chargé, Napoléon, se levant brusquement de son fauteuil, dit avec humeur: «Il faut bien que je respecte la propriété; je ne puis forcer cet enthousiaste à nous abandonner sa maîtresse!»