Quant à l'amas de ces constructions intérieures, accordées à David, pour lui personnellement et pour ses élèves, il se trouvait dans une partie du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bâti sous le règne de Napoléon, à l'angle de la colonnade et de la face nord du Louvre, près de l'hôtel d'Angivilliers.

Ces détails suffiront pour faire connaître quel était l'état intérieur d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en compléter le triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, près des grands murs noirs adossés à la colonnade, des espèces d'immenses éviers servaient de latrines toujours ouvertes d'où s'exhalait un air infect, qui ne se renouvelait qu'avec peine.

Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement établies pour croire qu'elles n'ont jamais dû être autrement disposées. Ce qu'il est difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes à cette époque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs opulents qui fréquentaient les ateliers, toutes personnes bien élevées, distinguées même par leurs goûts et leurs habitudes, vivaient là sans qu'aucune d'elles témoignât hautement l'horreur que l'obscurité dégoûtante de l'intérieur du Louvre devait naturellement leur inspirer. Mais cette tolérance s'explique par un seul fait: les artistes, leur famille et leurs élèves y étaient logés gratis. Aussi ne fallut-il rien moins que la volonté de fer et le pouvoir de Napoléon pour purger ces nouvelles étables d'Augias, et rendre le monument du Louvre à une destination digne de la nation au milieu de laquelle il a été élevé.

C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'Étienne, âgé de quinze ans et demi, fit pour la première fois son entrée dans ces lieux. Muni de son carton et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'à l'angle ténébreux du Louvre, où, parmi tant d'autres, se trouvait la petite porte qui conduisait à l'atelier des Horaces. Il monta une espèce d'escalier roide, étroit, dont les planches craquaient sous chacun de ses pas. Parvenu à la dernière marche, en portant son regard vers la droite, il aperçut un vaste espace sombre, formé en partie par les gros murs du Louvre, et dans lequel étaient entassés, l'un près de l'autre, des châssis, des toiles à peindre et de grands mannequins drapés dont l'apparition lui inspira une terreur passagère. Mais à gauche se présentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture vitrée laissait passer un jour douteux.

De quelque nature que soit un début, il cause toujours de la timidité. Le jeune arrivant balança quelques instants avant d'ouvrir la porte qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces.

La nouveauté du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait aurait sans doute exclusivement excité sa curiosité, si l'embarras de se faire reconnaître et la présence d'un personnage inconnu à Étienne n'eussent pas captivé son attention dans les premiers moments. C'était à la fin d'octobre; le froid commençait à se faire sentir, et le quidam qu'Étienne trouva à l'atelier s'occupait, devant le poêle, à fendre une grosse bûche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait avoir de vingt-trois à vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid à Socrate, et ses membres présentaient cette sorte d'obésité, signe plus certain de paresse que de bonne santé. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux, recouvraient à peine son front bombé, sous lequel perçait un regard oblique exprimant bien plus la défiance que la pénétration. C'était Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles.

À l'arrivée d'Étienne, Alexandre se leva et vint à lui comme quelqu'un qui s'attend à recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier personnage ne parlât guère que par monosyllabes et en s'aidant du geste, il parvint à désigner à son jeune condisciple la place qu'il devait occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient de modèles. Quand il se fut acquitté de ce soin, il s'approcha d'Étienne en faisant un sourire câlin et lui dit: «Vous savez sans doute que le dernier entré chez les peintres fait le ménage? Tenez, ajouta-t-il en montrant le bois d'une main et en présentant la petite hache à Étienne de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; on pose[1] un nouveau modèle à l'atelier des élèves de M. David, et il faut que j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutôt achevé ces paroles, qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'Étienne venait de monter.

Fait à la vie de collége, Étienne avait l'habitude de vivre avec des camarades; aussi, loin de se formaliser de la tâche qui venait de lui être imposée, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir le temps et le loisir de reconnaître le lieu étrange où il se trouvait. Mais le feu était à peine allumé, qu'un vacarme sourd se fit entendre au-dessous de l'atelier des Horaces. Étienne prêtait une oreille attentive pour découvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre, remontant avec précipitation, prit une toile à peindre, et, s'étant aperçu de l'étonnement d'Étienne, lui dit: «On a eu une peine de chien à s'accorder sur la pose à donner au modèle; c'est ce qui les fait crier comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai pas été heureux, j'ai le numéro 34.»

Resté seul de nouveau, cette fois Étienne profita de l'occasion pour observer dans tous ses détails le fameux atelier des Horaces. Ce vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large. Ses murs crépis en plâtre étaient recouverts d'une teinte en détrempe de couleur gris-olive, et la lumière n'était introduite en ce lieu que par une seule ouverture élevée de neuf pieds au-dessus du plancher, et donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des deux parois latérales étaient placés, à gauche en entrant, le tableau des Horaces, et à droite celui de Brutus. Outre ces deux ouvrages de David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante ébauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son cœur; c'était le jeune Viala.

Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mérite, l'ameublement de l'atelier était, en son genre, un objet de curiosité non moins piquant. Jusqu'à cette époque, les meubles des maisons même les plus opulentes de Paris étaient encore fabriqués sur le modèle de ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractère. Les chaises courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées sur celles dont la représentation est si fréquente sur les vases dits étrusques. Au lieu des deux bergères d'usage, on voyait d'un côté une chaise curule en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient en haut et en bas par des têtes et des pieds d'animaux, et de l'autre un grand siége à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait été fidèlement imité de l'antique et exécuté par le plus habile ébéniste de ce temps, Jacob, d'après les dessins de David et de Moreau, son élève, près duquel devait travailler le jeune Étienne.