A Sainte-Hélène son engourdissement devint, naturellement, plus prononcé. Lui-même en était stupéfait. Il passait des heures dans son lit ou dans son bain. Bientôt, il prit l'habitude de ne s'habiller que tard dans l'après-midi. Il était surpris de sentir qu'il était mieux dans son lit, lui qui trouvait autrefois la journée trop courte pour l'action.

Tel était l'homme qui, au jugement du gouvernement anglais et de sir Hudson Lowe, était capable de se glisser le long d'une falaise inaccessible, sans être aperçu par des sentinelles partout présentes, et de passer, sans que personne pût dire comment, à travers un cordon de croiseurs vigilants, pour aller, encore une fois, bouleverser l'univers! On peut dire, sans crainte d'erreur, que Napoléon, eût-il réalisé l'impossible et réussi à s'évader, n'eût jamais pu troubler sérieusement le monde, si ce n'est par son nom et son souvenir[10]. Mais cette évasion était chose impraticable. Quand même on lui aurait donné la liberté de parcourir l'île tout entière, quand même on aurait fait disparaître tous les factionnaires, il ne pouvait songer un moment, dans l'état physique où il se trouvait, et si l'on suppose une surveillance ordinaire et la présence de croiseurs gardant bien la côte, à quitter l'île, à moins que le gouverneur ne fût de connivence avec lui. Napoléon a pu quelquefois espérer qu'il sortirait de Sainte-Hélène, mais,—nous en sommes convaincu,—il ne crut jamais une évasion possible. Gourgaud rapporte un projet de ce genre, mais c'était une plaisanterie lancée par l'Empereur, après le dîner, au milieu des rires. Le peu d'espoir qu'il conservât, il le fondait sur l'action de l'opposition dans le Parlement ou sur l'avènement au trône de la princesse Charlotte. Aussi pria-t-il Malcolm et Gourgaud d'exposer à cette princesse tous ses sujets de plainte.

Napoléon avait le pouvoir, lorsqu'il lui plaisait, de vivre en pleine illusion. Pendant la campagne de Russie, par exemple, il avait donné ordre à ses maréchaux d'opérer avec des armées qu'il savait ne plus exister. Ils se récriaient, et lui, alors, de dire simplement: «Pourquoi m'ôter mon calme?» Lorsque les Alliés envahirent la France, il déclarait compter beaucoup sur l'armée du maréchal Macdonald. «Voulez-vous passer mon armée en revue? dit le maréchal au comte Beugnot. Ce ne sera pas long. Elle se compose de moi-même et de mon chef d'état-major. Comme matériel: quatre chaises de paille et une table de sapin.» Pendant la campagne de 1814, l'Empereur expliquait ses plans à Marmont. Le maréchal devait faire telle et telle chose «avec son corps de 10000 hommes». Toutes les fois que l'Empereur répétait ce chiffre, Marmont l'interrompait pour dire qu'il n'en avait que 3000. Napoléon s'entêta jusqu'au bout: «Marmont, avec ses 10000 hommes.» Le plus curieux exemple en ce genre est donné par Méneval. «Lorsque l'Empereur, dit-il, additionnait les chiffres de ses soldats, il faisait toujours des erreurs dans l'addition et grossissait invariablement le total.» Ainsi, à Sainte-Hélène, nous croyons qu'il s'était persuadé à lui-même qu'il serait mis en liberté si lord Holland devenait premier ministre, ou si la princesse Charlotte montait sur le trône. Quelquefois même il se déclara convaincu que les frais de sa détention détermineraient le gouvernement britannique à le relâcher. On apportait quelquefois à Longwood des bruits extraordinaires qui étaient probablement dus à l'imagination des nouvellistes de Jamestown. Un jour, par exemple, O'Meara informe Napoléon que la Garde impériale s'est retirée dans les Cévennes et que toute la France est en insurrection; quant à l'effet produit par cette nouvelle à sensation, on nous apprend seulement que l'Empereur a fait une partie de reversi. Un autre jour, c'est Montholon qui revient de Jamestown où il a lu les journaux. Il déclare que la France entière demande l'Empereur, que tout se lève en sa faveur et que la Grande-Bretagne est à son dernier soupir. Nous doutons fort que Napoléon ait attaché la moindre foi à des rapports de ce genre. Nous croyons qu'il gardait bien peu d'espoir, de quelque nature que ce fût. Mais le peu qu'il en avait conservé reposait sur la princesse Charlotte et sur lord Holland, parce que lui et—ce qui était bien plus important—lady Holland avaient embrassé sa cause avec enthousiasme; la princesse Charlotte, partie parce qu'elle était censée avoir exprimé de la sympathie pour lui, et partie, peut-être, parce qu'elle avait épousé le prince Léopold, qui avait demandé à être son aide de camp. «Ma foi, dit l'Empereur, celui-là est bien heureux que je ne l'aie pas nommé aide de camp lorsqu'il me l'a demandé, car s'il l'avait été il ne s'asseoirait pas sur les marches du trône d'Angleterre.»

Il y avait une cause de danger qui était parfaitement connue de Lowe, ainsi que du commissaire français, et à laquelle il était difficile de parer: c'était la fascination qu'exerçait personnellement le prisonnier. Montchenu ne cesse de déplorer ce fait inquiétant. On ne quitte jamais Napoléon, dit-il, sans éprouver le plus grand enthousiasme. «Si j'étais à votre place, disait-il à Lowe, je ne permettrais pas à un seul étranger de visiter Longwood, car ils le quittent tous transportés de dévouement et ils rapportent ce sentiment-là en Europe.» «Ce qui m'a frappé c'est l'ascendant énorme que cet homme, entouré de gardes, de rochers, de précipices, a encore sur les esprits. Tout à Sainte-Hélène se ressent de sa supériorité. Les Français tremblent à son aspect et se croient trop heureux de le servir.... Les Anglais n'en approchent plus qu'avec timidité. Ceux-mêmes qui le gardent briguent un regard, un entretien, un mot. Personne n'ose le traiter en égal.» Ces symptômes alarmants étaient rapprochés d'un autre symptôme qui ne l'était pas moins: les manières séduisantes du prisonnier. Il entrait dans une ferme, s'asseyait pour causer avec les habitants; ceux-ci le recevaient avec une joie mêlée de respect. Il parlait même aux esclaves et leur donnait de l'argent. Un peu plus, et on allait l'adorer. Le gouverneur était effrayé, à en perdre l'esprit, de ce nouveau et indéfinissable danger qui menaçait la sécurité de l'île. C'est pourquoi il se hâta de rétrécir les limites du domaine de Napoléon, de façon qu'aucun cultivateur n'y pût demeurer.

CHAPITRE IX.

LORD BATHURST.

Le commissaire russe, après avoir passé près de trois ans à Sainte-Hélène, écrivait à son gouvernement: «Il n'y a rien de plus absurde, de plus impolitique, de moins généreux et de moins délicat que la conduite des Anglais envers Napoléon.» Il ne serait pas juste, pourtant, ni équitable, d'imputer à Lowe ou à Cockburn la responsabilité de ces ignominies, ou de leur attribuer le principe général d'après lequel l'Empereur fut traité. Ils ne faisaient qu'exécuter à la lettre, et de façon grossière, une sordide et brutale politique. Ce sont les ministres anglais qui sont responsables, ensemble et séparément, pour le traitement que subit Napoléon et que, chose assez étrange, les partisans de Lowe ont condamné comme les autres. «Le grand coupable, dit le plus énergique avocat de Lowe, ce fut le gouvernement anglais, dont la conduite, considérée en elle-même, fut absolument dépourvue de dignité, en même temps qu'elle manquait de loyauté et de justice envers sir Hudson Lowe.» Mais on cesse de s'étonner lorsqu'on se rappelle qui étaient ces ministres, et ce qu'ils étaient. M. Vandal, dans un des plus éloquents passages de son beau livre, fait remarquer que la victoire finale de la Grande-Bretagne sur Napoléon était le triomphe de l'obstination sur le génie. «Les hommes qui gouvernaient à Londres, jetés par la maladie de George III dans un chaos de difficultés, placés entre un roi fou et un régent décrié, en butte aux attaques virulentes de l'opposition, à la révolte des intérêts lésés, aux plaintes de la Cité, entourés d'un peuple sans pain et d'un commerce aux abois... désespérèrent parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne. Cependant, dans ce péril extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à solliciter, à accepter même la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause britanniques, et rarement des hommes d'État ont opposé, à la violence déchaînée des événements, aux assauts réitérés du sort, plus admirable exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un passé glorieux, d'une intelligence supérieure: les successeurs de Pitt... n'ont hérité que de sa constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils portent en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils puisent dans ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les égale aux plus grands.» Liverpool, Eldon, Bathurst, Castlereagh et Sidmouth, étaient des hommes dont il est impossible de dire que leurs noms brillent dans l'histoire. Ils avaient, du moins, senti qu'ils devaient lutter énergiquement jusqu'au bout: soutenus dans toute cette lutte par les victoires de leurs marins, par la robuste résignation de leurs compatriotes et, finalement, par des succès militaires, ils étaient venus à bout de l'épreuve et en étaient sortis victorieux. Mais la victoire ne leur avait pas appris à être magnanimes. Ils s'étaient emparés de leur grand ennemi; leur premier désir était que quelqu'un leur rendît le service de le pendre ou de le fusiller à leur place: faute de quoi, ils se résolurent à le mettre sous clef, comme un pickpocket. Ce qu'ils voyaient le plus clairement, c'est qu'il leur avait coûté déjà beaucoup d'ennuis et beaucoup d'argent, et qu'il devait maintenant leur en coûter le moins possible. C'étaient des hommes honnêtes, agissant d'après leurs lumières: on peut seulement regretter que les hommes fussent si médiocres et les lumières si troubles.

Le ministre spécialement chargé de mettre cette politique à exécution était lord Bathurst, secrétaire d'État pour les deux départements réunis de la guerre et des colonies. Qui était Bathurst?

Il est difficile de le dire. Nous savons qu'il était le petit-fils de ce lord Bathurst qui fut nonagénaire et qui, soixante ans après son élévation à la pairie, fut promu au rang de comte. C'est ce Bathurst qui, dans le dernier mois de sa vie, à quatre-vingt-dix ans, s'attira, de Burke, la fameuse apostrophe que l'on sait. Nous savons encore que notre Bathurst, le Bathurst de 1815, était le fils du second lord Bathurst, qui fut le plus incapable des lords chanceliers. Quant à lui, il était un de ces produits bizarres de notre système politique, qui trouvent le moyen d'occuper les charges les plus en vue et de rester parfaitement obscurs. Il avait dirigé le Foreign Office. Maintenant, il était et devait demeurer quinze ans secrétaire d'État. Pourtant, on a beau fouiller nos dictionnaires biographiques les plus minutieux, on ne trouvera rien de plus que la sèche énumération de ses emplois officiels, la date de sa naissance et celle de sa mort.