Sur l'histoire de France, il fait une ou deux observations intéressantes, on pourrait dire surprenantes: «Saint Louis est un imbécile.» Il dit à lady Malcolm qu'Henri IV était, sans aucun doute, le plus grand homme qui se fût jamais assis sur le trône de France. Mais c'était un jugement à l'intention des étrangers. Il parlait tout autrement dans son cercle intime: «Henri IV n'a jamais rien fait de grand. Voltaire, par son poème épique, l'a mis en grande vogue. Mais, par opposition à Louis XIV, que l'on détestait, on l'a porté aux nues. Je ris quand je lis qu'un certain Masson a démontré à Frédéric de Prusse que le plus grand capitaine ancien et moderne est Henri IV. Évidemment, c'était un bon homme, brave, capable de charger, l'épée à la main, mais, après tout, ce barbon qui courait les rues de Paris après les catins n'était qu'un vieux fou.» Quant à Louis XIV, c'était, disait-il, «le plus grand souverain qu'ait possédé la France.... Il a eu quatre cent mille hommes sous les armes et, pour qu'un roi de France puisse en réunir autant, il ne faut pas que ce soit un homme ordinaire. Il n'y a que lui et moi qui ayons eu des armées si nombreuses.» S'il avait vécu lui-même sous l'ancienne monarchie, il croit qu'il se serait élevé au rang de maréchal. Car, en fait, il avait été remarqué comme lieutenant; il serait vite arrivé au grade de colonel et, comme tel, fût entré dans l'état-major d'un maréchal qu'il aurait dirigé et sous lequel il se serait distingué.
Il est une de ses vues sur l'histoire contemporaine de la France qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux. «Plût à Dieu que le roi et les princes fussent restés (en mars 1815)! Les troupes auraient passé de mon côté. On aurait massacré le roi et les princes et, ainsi, Louis XVIII ne serait pas maintenant sur le trône.» Quelquefois, dans sa colère, il s'emporte contre la France elle-même: «La France a été violée; ce n'est plus qu'une nation déshonorée, lâche. Elle n'a que ce qu'elle mérite. Au lieu de se rallier à moi, elle m'a abandonné.»
Il parle de sa famille sans se gêner, et c'est peut-être sa franchise à cet égard qui le distingue d'un souverain né dans la pourpre. Personne ne se représenterait les empereurs ses contemporains, Alexandre ou François, causant avec leur suite sur les affaires de famille les plus intimes. On pourrait presque dire que c'est ici le signe où l'on connaît le parvenu du légitime. En tout cas, l'impératrice Catherine, qui était née loin du trône, eut aussi cette extraordinaire sincérité.
Sa famille, dit-il, était une des premières en Corse et il avait encore un grand nombre de cousins dans l'île. «J'avais environ quatre-vingts cousins ou parents.... Je suis sûr que ceux qui ont suivi Murat (en 1815) étaient de mes parents.» En réalité, le clan des Bonapartes n'eut rien à voir avec Murat ni avec sa folle expédition. Napoléon ne se souciait pas d'être considéré comme Corse. Avant tout, il était Français: «Je suis né en 1769, la Corse étant réunie à la France.» Ses ennemis l'ont accusé d'avoir troqué son extrait de naissance contre celui de Joseph, qui était né en 1768, par conséquent avant l'annexion. Sous cette impression, certain maire lyonnais, qui ne savait pas son monde, lui adressa, de très bonne foi, ce compliment: «C'est étonnant, sire, que, n'étant pas Français, vous aimiez tant la France et fassiez autant pour elle.» L'Empereur ajoutait: «Je lui tournai les talons.» Mais, sa nationalité française étant mise à part, il protestait qu'il était Italien ou Toscan plutôt que Corse. «Ma famille était en Toscane il y a deux cents ans. J'ai un pied en Italie et un en France.» L'honnête lecteur comprendra sans peine à quel point les deux pieds lui étaient utiles, puisqu'il régnait à la fois en France et en Italie. Son origine corse ne lui était bonne à rien: c'est pourquoi il la réduisait le plus possible. Il fait de curieuses remarques à propos de sa généalogie. On eut un instant l'idée de la rattacher à l'Homme au Masque de fer. Voici comment: le gouverneur de Pignerol, où le mystérieux prisonnier était détenu, s'appelait Bompars; on disait qu'il avait marié sa fille au captif (lequel, croyait Napoléon, était le frère de Louis XIV); il les avait fait passer secrètement en Corse sous le nom de Bonaparte. «Je n'avais qu'un mot à dire pour que l'on crût à cette fable.»
Quand il dut se marier avec Marie-Louise, l'empereur François s'inquiéta de la noblesse de son futur gendre. Il lui envoya une caisse de papiers qui le faisaient descendre des ducs de Florence. L'Empereur se mit à rire et dit à Metternich: «Croyez-vous que j'irai m'occuper de ces bêtises? En admettant que le fait soit vrai, qu'est-ce que cela me ferait? Les ducs de Florence étaient inférieurs aux empereurs d'Allemagne. Je ne veux pas me mettre au-dessous de mon beau-père; je crois, pour le moins, valoir autant que lui. D'ailleurs, ma noblesse date de Montenotte. Remportez ces papiers.»
Il est cependant une illustre parenté que Napoléon ne serait pas disposé à dédaigner, lorsqu'il affirme que «Bonaparte, c'est la même chose que Bonarotti ou Buenarotti». Croyait-il réellement être le cousin de Michel-Ange? Il regrette aussi de n'avoir pas laissé canoniser un de ses ancêtres, Bonaventure ou Boniface Bonaparte. Les moines à l'ordre desquels il appartenait eussent été fiers de cette distinction qui aurait coûté un million de francs. Le Pape, lorsqu'il vint à Paris, s'offrit spontanément à lui faire cette gracieuseté, que Napoléon fut près d'accepter. «Cela m'aurait, dit-il, amené tous les capucins.» Mais, finalement, on réfléchit que cela pourrait prêter au ridicule, chose dangereuse partout et mortelle en France.
Il semble que Napoléon n'eût pas de secrets de famille pour ses compagnons. Son père mourut à Montpellier, à trente-cinq ans, dit-il un jour, à trente-neuf, affirme-t-il dans une autre circonstance. «Il avait toujours vécu en homme de plaisir... prodigue, jouant au grand seigneur; mais, à ses derniers moments, il n'y avait pas assez de prêtres, de capucins pour lui. Il fit une fin si dévote que tout le monde, à Montpellier, prétendait que c'était un saint.» Le grand-oncle de Napoléon avait, jusqu'à un certain point, rétabli la fortune de la famille et il était mort riche. «Ce grand-oncle est celui dont Pauline prit la bourse sous son oreiller comme il était mourant.»
L'Empereur discute fort tranquillement le bruit populaire qui faisait de Paoli son père; il donne, pour le réfuter, une raison péremptoire, mais qui n'est pas des plus décentes ni des plus délicates. Pourtant, Paoli lui avait montré un intérêt quasi paternel. «Vous, Bonaparte, lui avait-il dit, vous êtes tout Plutarque et vous n'avez rien des modernes.» Et, parlant de lui aux autres: «Ce jeune homme porte la tête de César sur le corps d'Alexandre. Il y a en lui l'étoffe de dix Syllas.» Le père et la mère de Napoléon étaient très beaux, l'un et l'autre. «Étant grosse de moi, ma mère suivait l'armée dans la guerre de Corse. Les généraux français en eurent pitié et lui firent dire d'accoucher chez elle, où elle fut reçue comme en triomphe. Je puis dire que j'ai été conçu avant que la Corse ne fût réunie à la France, mais lorsque ma mère accoucha elle était soumise.» Ce dernier point, on le conçoit, était d'une importance capitale pour lui et pour sa dynastie.
On peut noter ici les relations exactes de Napoléon avec la Corse. Il y était né; il y vécut jusqu'à l'âge de neuf ans. Il y revint au début de sa virilité. Pendant la période qui s'étend du 1er janvier 1786 à juin 1793, il passe plus de trois ans et deux mois en Corse. Puis, la vie l'emporte loin de son île; il ne la reverra plus jamais, si ce n'est un instant, à son retour d'Égypte, et comme une vague silhouette à l'horizon de l'île d'Elbe. Pourtant, la Corse le suit partout; elle exerce sur sa carrière une influence considérable. Pendant ses premières années dans l'île, il avait contracté une inimitié implacable, à la manière corse, contre Pozzo di Borgo. Cette vendetta devait être funeste pour lui, sinon mortelle. Car Pozzo di Borgo, plus qu'aucun autre individu, fut l'auteur de la première chute de Napoléon.
Après avoir quitté la Corse et être arrivée à Marseille, la mère de l'Empereur se trouva, de nouveau, dans une situation déplorable. Elle n'avait pas un sou pour vivre, elle et ses filles. Quant à lui, il n'avait plus qu'un assignat de cinq francs dans sa poche et il était sur le point de se tuer; il était même déjà sur le bord de la Seine avec cette intention lorsqu'un ami lui prêta de l'argent et le sauva. «Madame a eu treize enfants et je suis le troisième. C'est une maîtresse femme.» Il reçoit une lettre de sa mère et, quoiqu'il l'ait déchirée, cette lettre l'a tellement ému qu'il est en état de la répéter à ses compagnons. En effet, une lettre si tendre devait toucher le cœur d'un fils. Vieille et aveugle comme elle l'est, elle veut venir à Sainte-Hélène. «Je suis bien âgée pour faire un voyage de deux mille lieues: je mourrais peut-être en route, mais n'importe, je mourrais près de vous.» Sa nourrice, qui lui survécut longtemps et à laquelle il laissa, par testament, un souvenir de son affection, vint à Paris pour le couronnement, et le Pape s'occupa d'elle à ce point que sa mère en était presque jalouse. Le fils de cette femme, le frère de lait de Napoléon, devint capitaine dans la marine anglaise.