On irait trop loin, peut-être, en disant que Napoléon a obtenu les gloires de l'apothéose. Mais, cela excepté, quoi que l'on dise, on ne saurait exagérer. En tout cas, il a reçu l'honneur le plus extraordinaire et le plus grand qui ait jamais été accordé à un être humain. Car il a été connu en France, non par son titre de général, ou de consul, ou d'empereur, ou même par son nom; on l'appelait «l'homme». Son fils était «le fils de l'homme». Lui, c'était toujours «l'homme». En effet, il était l'homme de l'imagination populaire et c'est ainsi que les libéraux en vinrent à ne jurer que par lui. Son individualité formidable, plus encore que son horreur de l'anarchie, avait fait de lui un souverain absolu. Mais, étant, d'autre part, le produit de la Révolution, l'homme qui avait humilié les rois, une auréole de liberté rayonna autour de son nom. Il avait donné satisfaction aux instincts d'égalité en fondant, lui, sorti de rien, une quatrième dynastie. Il avait tenu les Bourbons hors de France. Il avait, surtout, écrasé, avili les chefs de cette «Sainte-Alliance» qui pesait sur l'Europe d'un poids si lourd, qui essayait d'éteindre sous son talon les dernières étincelles de la Révolution et qui représentait, sous une apparence concrète, la haine de la Liberté. Il n'est pas étonnant que, considérée sous cet aspect, l'image de Napoléon soit devenue l'idole du libéralisme continental. Plus tard elle fut marquée à ce sceau d'une façon encore plus systématique. La démocratie autoritaire, ou, en d'autres termes, la dictature démocratique, l'idée d'où naquit, en France, le second Empire et qui lui survit, cette idée qui, sous différentes formes, a trouvé faveur en d'autres pays, tel est le legs politique et—peut-être faut-il dire le message—définitif de Napoléon.
CHAPITRE XVI
LA FIN
Il est inutile de nous arrêter plus longtemps à ces derniers tableaux, à ces épisodes suprêmes du grand drame de la vie de Napoléon. Il est étrange d'avoir à observer qu'en dépit de l'atmosphère de surveillance assidue où il vivait, la fin arriva sans avoir été prévue. Sa mort fut une mort soudaine, nous le voyons par les brefs rapports du médecin Arnott, car nous écartons absolument Antommarchi pour des raisons déjà expliquées. Arnott, évidemment, ne soupçonnait point combien grave était l'état de son malade, quoiqu'il eût été appelé le 1er avril, trente-cinq jours seulement avant la mort de Napoléon. Ni ce jour-là, ni pendant les semaines qui suivirent, il n'aperçut le caractère sérieux du mal en présence duquel il se trouvait. Ce ne fut que le 26 ou le 28, c'est-à-dire huit jours à peine avant l'issue fatale, qu'il reconnut l'existence d'une maladie mortelle. Ni le gouverneur, ni les ministres anglais ne se doutaient que la fin fût proche.
Pendant les neuf derniers jours, Napoléon eut constamment le délire. Le matin du 5 mai il murmura quelques mots incohérents, parmi lesquels Montholon crut distinguer: «France... armée... tête d'armée...[14].» En prononçant ces paroles, le moribond s'élança de son lit, entraînant avec lui sur le plancher de la chambre Montholon qui essayait de le retenir. C'était le dernier effort de cette formidable énergie. Montholon et Archambault eurent grand'peine à le replacer dans son lit. Là il demeura tranquille jusque vers six heures du soir. A ce moment, il rendit le dernier soupir. Au dehors, une tempête terrible était déchaînée qui secouait, comme un tremblement de terre, les frêles baraques du campement anglais, renversait les arbres plantés par l'Empereur et déracinait le saule sous lequel il aimait à se reposer. A l'intérieur, le fidèle Marchand couvrait le corps du manteau que le jeune conquérant avait porté à Marengo.
Le gouverneur et son état-major attendaient en bas pour recueillir les dernières nouvelles. En apprenant l'événement, Lowe prononça quelques paroles viriles appropriées à la situation. Mais les disputes inévitables ne tardèrent pas à éclater autour du cadavre. Lowe voulait une autopsie immédiate; les Français s'y opposèrent énergiquement. Il refusa de consentir à ce que les restes fussent emmenés en France. Sur cette question, il n'était pas le maître. L'arrivée inattendue, en Europe, de l'Empereur mort, par le trouble qu'elle aurait créé, ne l'aurait cédé qu'à
l'arrivée de l'Empereur vivant. Enfin, comme nous l'avons vu, il insista pour que le nom de Bonaparte fût ajouté à l'inscription funèbre, si celui de Napoléon, comme on le proposait, était gravé sur le cercueil. Là-dessus tout commentaire serait superflu.
Pendant la matinée qui suivit le corps fut solennellement exposé et c'est alors que Montchenu vit le prisonnier pour la première et la dernière fois. Les funérailles eurent lieu quatre jours plus tard avec la pompe modeste dont l'île pouvait offrir les éléments. Le cercueil, sur lequel reposaient l'épée et le manteau de Marengo, fut porté par des soldats anglais à un char que traînaient quatre chevaux de l'Empereur; puis, de nouveau, par des soldats anglais, qui se relayaient de distance en distance, jusqu'au lieu que Napoléon avait choisi pour sa sépulture, au cas où on ne lui accorderait pas d'être enterré en France. C'était dans un jardin, au creux d'un ravin profond. Là, à l'ombre de deux saules, près d'une source qui avait fourni l'eau de sa table, la tombe avait été creusée. Les habitants de Longwood conduisaient le deuil. Puis venaient Lowe, Montchenu et les fonctionnaires civils, les officiers de terre et de mer qui avaient un commandement dans l'île. Au moment où le corps descendit dans la terre, il y eut des salves de mousqueterie et d'artillerie.
Dix-neuf ans plus tard, une frégate française commandée par le prince de Joinville jetait l'ancre devant Jamestown. Elle était venue pour chercher et ramener en France les restes de l'Empereur. Le gouvernement anglais les restituait en exprimant l'espoir que les dernières traces de l'animosité qui avait existé entre les deux nations seraient à jamais ensevelies dans la tombe de Napoléon. Mais, avant que le vaisseau fût de retour avec son précieux chargement, les deux pays étaient, de nouveau, à deux doigts de la guerre. Sur la Belle-Poule revenaient, dans un dernier et pieux pèlerinage, à Sainte-Hélène, Bertrand et Gourgaud, le jeune Las Cases et Arthur Bertrand, le «premier visiteur français venu à Longwood sans la permission de Lord Bathurst». Là, aussi, se trouvaient Marchand, le plus fidèle et le plus sûr des serviteurs de l'Empereur, Noverraz, Pierron et Archambault, en même temps que Saint-Denis, qui, dissimulé sous le nom d'Ali, avait tenu l'emploi de second mameluk avec Roustan et qui avait souvent servi de copiste à l'Empereur à Sainte-Hélène. Tristement, ces dévoués survivants visitèrent le lieu de leur exil et,—en présence des autorités anglaises embarrassées et confuses,—constatèrent la dégradation de Longwood, changé en étable. Le quinze octobre, à minuit, ils étaient tous réunis autour du tombeau de leur maître. C'était le vingt-cinquième anniversaire de son arrivée à Sainte-Hélène. Après dix heures de travail énergique, le cercueil fut enfin amené au jour, et ils contemplèrent encore une fois les traits de l'Empereur, absolument intacts et sans aucune altération. Ensemble, ils suivirent le corps, et alors commença cette marche vers Paris qui ressemblait plus à un triomphe qu'à un convoi funèbre. Ce fut la plus majestueuse entrée que le conquérant eût jamais faite dans sa capitale. Par une glaciale matinée de décembre, le roi des Français, entouré des princes, des ministres, de tout ce qu'il y avait de grand et de glorieux en France, attendait en silence, sous le dôme des Invalides, l'arrivée du cercueil. Soudain, un chambellan parut sur le seuil; d'une voix claire et retentissante il annonça: «L'Empereur!» comme si c'était le souverain vivant qui allait apparaître. L'immense et illustre assemblée se leva dans une même émotion, tandis que le cercueil entrait lentement sur les épaules des porteurs. La signification, le pathétique de la scène arrachaient des larmes aux assistants. Derrière le corps marchaient ceux des exilés de Sainte-Hélène qui étaient encore vivants. Ce fut le privilège de Bertrand,—et personne ne pouvait le lui disputer,—de déposer sur le cercueil l'épée de son maître.