Stendhal, qui était un homme de génie et dont les opinions, à ce point de vue, valent la peine d'être recueillies, pense qu'une des deux principales causes de la chute de l'Empereur était son goût pour la médiocrité. Cette médiocrité, que Mirabeau réclamait de tous ses vœux, inspirait à Napoléon une sympathie, une préférence qu'il ne songeait pas à cacher. Il voulait des instruments et non des ministres. Ce qu'il craignait, ce qui lui déplaisait, ce n'était pas tant la concurrence que l'ambition et l'esprit critique des talents supérieurs. Deux hommes de facultés éminentes furent longtemps à son service; ils étaient nécessaires à son empire. Lorsqu'il découvrit qu'on les regardait comme lui étant indispensables, son égoïsme, toujours en éveil, prit peur et il s'en défit. Il est difficile de trouver dans toute l'histoire un personnage plus répugnant et plus mal famé que Fouché. Mais il était passé maître dans cette science infâme qu'un despote a besoin de trouver chez son ministre de la police. C'était, en fait, un instrument empoisonné qu'il était également dangereux d'employer ou de négliger. Napoléon fit l'un et l'autre et, par cette manière d'agir, courut un double péril.

Talleyrand, tout vil et tout cynique qu'il fût à beaucoup de points de vue, se place un peu plus haut que Fouché. Peut-être peut-on lui trouver quelque excuse dans les besoins et dans l'immoralité d'une époque révolutionnaire, et surtout dans le sang-froid et la prévoyance qu'il déploya. Ces qualités justifient jusqu'à un certain point sa prétention d'avoir agi pour le bien de la France, tout en agissant au mieux de ses intérêts. Cette question ne nous regarde pas. Mais, en dépit de son indolence et de sa corruption, c'était un ministre des affaires étrangères consommé et un diplomate hors pair. Jusqu'au moment de l'imbroglio espagnol, il était un des confidents intimes de Napoléon comme il avait été un des compagnons de ses premiers succès. Napoléon l'accusa de lui avoir conseillé la politique suivie en Espagne et de l'avoir ensuite dénoncée. Talleyrand s'en défendit. Nous penchons à croire que tous deux avaient raison. Talleyrand, comme nous l'apprend son intime amie, Mme de Rémusat, disait tout haut,—et il avait certainement offert cette suggestion à l'Empereur,—«qu'un Bourbon était un voisin gênant pour lui et qu'il était douteux qu'on pût tolérer un tel voisinage». Mais il désapprouvait entièrement les procédés employés par Napoléon. En un mot, il est probable qu'il proposa l'idée et donna l'impulsion; c'est à Napoléon qu'appartiennent les moyens mis en œuvre. Il est possible qu'il se soit passé quelque chose du même genre en ce qui touche l'affaire du duc d'Enghien. Mais le fait dont nous avons à nous occuper est, non la cause de la rupture, mais la rupture elle-même. Car nous sommes convaincu que, si l'Empereur avait gardé Talleyrand et continué à travailler avec lui, il ne serait pas tombé du trône. Il se querella à la fois avec Talleyrand et avec Fouché et ne parvint jamais à les remplacer. Ses relations avec ces deux fonctionnaires éclairent d'une manière instructive le côté cynique de son caractère. Il insulta grossièrement et publiquement Talleyrand en plus d'une circonstance. Ces outrages, par leur nature comme par leur violence, étaient tels qu'aucun homme ne pouvait les pardonner. Et pourtant, Napoléon, lorsqu'il se trouva aux prises avec de grandes difficultés, envoya chercher Talleyrand et se mit à lui parler politique sur un ton confidentiel. Au milieu de leur conversation Talleyrand observa avec calme: «A propos, il me semble que nous avions eu une querelle.» «Bah!» fit Napoléon. Cependant il y avait longtemps que Talleyrand avait noué d'étroites relations avec la Russie et il était trop tard pour le reprendre. Fouché fut, de même, congédié honteusement. Il haïssait franchement Napoléon et employa son temps d'exil à intriguer contre lui. L'Empereur n'ignorait ni cette haine ni ces intrigues. Mais, en 1815, comme nous l'avons vu, il le rappela et lui confia l'un des départements les plus importants et les plus difficiles dont il pût disposer, celui qui donne les occasions les plus favorables pour trahir.

On a mis en avant bien d'autres causes pour expliquer sa chute; mais, à notre sens, elles sont subordonnées à celles que nous avons énumérées. Et, si on les examine de près, on s'aperçoit que ce sont bien moins des causes que des effets.

Les mêmes raisons qui ont amené sa chute avaient produit ces erreurs désastreuses. Les fautes politiques furent, sans doute, dans la dernière partie de son règne, nombreuses et frappantes. Mais elles n'ont pas été, comme c'est l'opinion vulgaire, les causes de sa ruine; elles ont été seulement les effets, les manifestations visibles de ces mêmes causes. Encore faut-il ajouter, pour être équitable, que, si l'on considère ces fautes au point de vue politique, en laissant de côté la question de moralité, c'étaient, non pas de pures extravagances, mais de grandioses erreurs. La vie était trop courte pour réaliser tous ses plans. Le sentiment qu'il en avait le rendit impatient et l'inclina à des procédés violents. Ses méthodes furent quelquefois mesquines, sa politique jamais. Son gigantesque duel commercial avec l'Angleterre était un impossible effort, et pourtant des économistes distingués ont souvent essayé depuis de le recommencer sur une moins vaste échelle. On n'aperçoit pas trop, en l'absence d'une flotte effective, de quelle autre arme il pouvait disposer pour attaquer une ennemie qui couvrait le monde. L'expédition d'Espagne fut une faute à cause des moyens employés, mais n'en était peut-être pas une en tant que conception politique. Louis XIV en avait fait autant et il avait pleinement réussi. Napoléon ne pouvait deviner qu'un peuple qui avait supporté longtemps d'aussi méprisables dynasties se lèverait comme un seul homme contre la sienne. L'expédition de Russie était aussi une faute, mais la Russie était le défaut de la cuirasse, le point vulnérable de son système continental, et il était fondé à ne pas prévoir que la Russie, qui s'était humiliée après Friedland, brûlerait sa vieille capitale et ses sanctuaires, vénérés depuis des siècles, plutôt que de se soumettre une seconde fois. Le conflit avec le Pape était encore une faute, et une faute si grave que des historiens réfléchis veulent y voir le principal motif de sa chute. Mais c'était l'erreur qu'avait commise le roi catholique, chef du Saint-Empire romain, Charles Quint en personne, qui avait rêvé d'annexer la tiare pontificale à son diadème impérial et d'accumuler sur sa tête toutes les prérogatives, humaines et divines, de l'autorité suprême. Les procédés de Napoléon envers le Saint-Siège furent brutaux, mais Charles avait mis Rome à sac.

Nous ne doutons pas que Napoléon, après avoir fait entrer la Russie dans son système, après avoir annihilé ou rendu impuissante l'Angleterre, n'aspirât vaguement à devenir, en quelque façon, le suzerain de l'Europe. Nous ignorons si cette idée prit une forme définie, excepté en ce qui touche l'Occident, ou si ce fut jamais autre chose qu'un rêve ambitieux de conquérant. Il devait bien comprendre qu'il ne pouvait léguer à son fils un pouvoir personnel comme celui-là, mais il se dit, sans doute, qu'un simple débris de son empire serait encore un riche héritage pour ses descendants. Quant à lui, il aurait dépassé ces glorieux morts qui le provoquaient du fond de l'histoire, qui l'entraînaient toujours plus avant, ses véritables, ses seuls rivaux, sur lesquels sa pensée fixait sans cesse un œil jaloux. Il aurait laissé un nom devant lequel tous les autres auraient pâli et auquel toutes les générations à venir auraient rendu hommage.

Il est une question que les Anglais ont l'habitude de s'adresser à propos des grands hommes, et qu'on ne peut poser à propos de Napoléon sans avoir conscience d'une sorte d'incongruité voisine du ridicule.

Napoléon était-il bon? Le sourire involontaire qui accueille cette interrogation suffit à faire ressortir, non la méchanceté notoire, mais la situation exceptionnelle de cette personnalité sans analogue. Les règles et les critériums ordinaires ne semblent pas s'appliquer à lui. Nous ressemblons à des gens qui voudraient mesurer une montagne avec une ficelle. Dans un être comme lui, nous nous attendons à des vertus ou à des vices extraordinaires, qui dépasseraient les notions communes. Nous ne nous rappelons guère que cette question ait été posée sérieusement à propos de Napoléon, quoique Metternich l'effleure à sa manière. Cela semble enfantin, disparate autant que superflu. Mais si l'on pose la question tout uniment, dans le sens ordinaire, sans faire entrer en ligne de compte les circonstances historiques, on ne peut y faire qu'une seule et prompte réponse. Il n'était pas bon, bien entendu, dans le sens où l'était un Wilberforce ou un saint François. Ce n'était pas non plus un vertueux chef d'État à la manière d'Antonin ou de Washington. Il a dit quelque part qu'il n'aurait pu accomplir ce qu'il a accompli s'il avait été religieux, et c'est la vérité. En Angleterre, son nom était synonyme de l'auteur de tout mal. Chacun de nos compatriotes voyait en lui «un démon sept fois pire que les autres». Mais nous ne savions absolument rien de lui. Quant à Napoléon, si on lui avait posé la question et s'il l'avait comprise, il aurait fait immédiatement une distinction entre l'homme public et l'homme privé. Il aurait dit que la morale privée n'avait rien à voir avec la politique et que, si la politique a sa morale, c'est une morale qui lui est propre. Il aurait ajouté et il aurait, sans doute, cru sincèrement que sa morale à lui était fort bonne pour un être aussi extraordinaire qu'il l'était. Pour employer une expression vulgaire, il n'était pas aussi noir qu'on le peignait. Les idées de l'époque, les latitudes spéciales accordées aux princes pendant le XVIIIe siècle, les tentations auxquelles sa situation particulière l'exposait, tout cela doit être pris en considération. Les hommes doivent se juger entre eux non au point de vue absolu, mais au point de vue relatif, c'est-à-dire comme ils désirent être jugés eux-mêmes. Si l'on veut apprécier exactement la vertu des hommes, il faut considérer toutes choses: la situation, l'époque, le milieu, l'éducation, les tentations. Un homme habitué à modérer son appétit s'étouffera, s'il meurt de faim, avec une nourriture qui ferait reculer un glouton. Un homme qui ne s'enivre jamais, lorsqu'il se sent très affaibli, absorbera, sans se faire mal, des quantités d'eau-de-vie à noyer un ivrogne. Il en est de même pour Napoléon. Il n'était pas fait pour le cloître ou pour la prédication. Quand il vint de Corse, il n'était qu'un petit païen et regardait le monde comme l'huître considère sa coquille. Il grandit au milieu de la vie des camps et des terreurs de la Révolution. Il devint le chef d'une nation qui, dans les convulsions d'un grand bouleversement, avait solennellement abjuré et, dans la pratique abandonné, le christianisme. Il avait à lutter corps à corps contre l'ancien régime: travail épuisant qui ne laissait guère de temps pour méditer. Nous avons vu ce qu'il disait à propos de la religion: ce qu'il en pensait, nous l'ignorons. Il se rendait compte, indubitablement, qu'elle est une force en politique. Il aurait compris ce que valent, au point de vue militaire, le pieux dévouement des Tyroliens et le sévère enthousiasme des Covenantaires. Par la façon hardie dont il conclut le Concordat il a montré qu'il jugeait la religion nécessaire à un peuple. Il pensait de même,—cela est évident,—de la moralité, de la sainteté des liens de famille, des vertus publiques et même des vertus privées. Il n'était jamais las de les prêcher, mais l'idée que ces règles lui fussent applicables ne se présenta pas un seul instant à son esprit. Car, de bonne heure, il se regarda comme un être à part, différent des hommes ordinaires. Il ne se fit jamais scrupule d'avouer, à cet égard, sa conviction. «Je ne suis pas, disait-il, un homme comme un autre; les lois de morale ou de convenance ne sont pas faites pour moi.» On peut dire avec justice qu'il était indulgent et affectueux envers les membres de sa famille, surtout durant les premières années, qui furent les meilleures; respectueusement attaché à sa mère, tendre envers ses amis de jeunesse. Il aurait été un bon mari, à sa manière; il aurait entouré son fils d'affection, si on le lui avait permis. Il se montra un bon frère au début, particulièrement envers Louis, qui l'en récompensa par les plus ignobles soupçons que l'hypocondrie puisse inspirer. On ne voit en lui aucune trace des sordides soucis qu'inspire la possession ou la convoitise de l'argent. Il se fâchait facilement, mais, si nous en croyons les juges les plus sûrs et les plus pénétrants, il s'apaisait aussi aisément. «Toujours bon, patient, indulgent,» dit Méneval. Mme de Rémusat, qui ne l'aime point et qui a l'esprit d'observation, cite plusieurs traits qui montrent sa tendresse et ses égards et combien il était accessible aux prières et aux caresses de Joséphine. M. de Rémusat assista, en 1806, à une scène où l'émotion allait jusqu'aux larmes, jusqu'au déchirement de cœur. Ce jour-là Napoléon embrassa Talleyrand et Joséphine en disant: «Il est pourtant bien pénible de quitter les deux personnes qu'on aime le mieux,» et, n'étant plus capable de maîtriser ses sentiments, finit par avoir une violente attaque de nerfs. Ce n'était pas une comédie: il n'y avait rien à gagner. C'était une explosion soudaine et passionnée de sa sensibilité.

Mais il faut admettre que c'était là un cas exceptionnel. Dans la phase de sa décadence finale il n'y a aucune trace d'amitié. Peut-être, en deux ou trois circonstances, éprouva-t-il quelque chose de ce sentiment, mais il n'avait plus d'amis. Duroc est celui qui approcha le plus de cette situation intime. En montant sur le trône, Napoléon l'avait autorisé à continuer avec lui le tutoiement: privilège rare, sinon unique. Il appelait Duroc sa conscience. On dit que, pour lui, il n'avait pas de secrets. Mais Duroc était une exception. Les foules, qui ne le connaissaient que comme homme public et surtout comme général, l'ont adoré jusqu'au bout. Les simples soldats qui allèrent avec lui combattre à Waterloo étaient remplis d'un enthousiasme au moins égal à celui des soldats de Marengo ou d'Austerlitz. Mais cet enthousiasme allait en diminuant à mesure qu'on remontait les degrés de la hiérarchie. Les officiers l'éprouvaient de moins en moins, suivant leur grade, et il n'en restait aucun symptôme visible au sommet de l'échelle. Ceux qui voyaient l'Empereur journellement ne connaissaient plus ce sentiment depuis bien des années. Nous avons vu qu'il avait, de propos délibéré, proscrit l'amitié parce qu'elle rapprochait trop les distances entre les autres mortels et lui. D'ailleurs, beaucoup de ses amis de jeunesse étaient tombés sur les champs de bataille, des amis tels que Lannes, Desaix et Duroc. Quelques-uns avaient survécu pour l'abandonner sans cérémonie et même sans pudeur. Berthier, son camarade depuis le début, qui avait partagé toutes ses campagnes, reçu toutes ses confidences, le quitta sans dire une parole d'excuse ou d'adieu et ne rougit pas de devenir capitaine des gardes du corps de Louis XVIII. Ses maréchaux, les compagnons de ses victoires, l'abandonnèrent tous à Fontainebleau, quelques-uns en l'insultant. Ney l'injuria en 1814, Davout en 1815; Marmont, l'enfant gâté de sa faveur, le trahit au vu et au su de tous. Le dévoué Caulaincourt finit par trouver la limite de son dévouement. Jusqu'à ceux qui servaient sa personne, Constant et Roustan, le valet de chambre qui lui donnait ses soins jour et nuit, le mamelouck qui couchait en travers de sa porte, se séparèrent de lui. On eut de la peine à réunir une poignée d'officiers pour l'accompagner à l'île d'Elbe; il fut plus difficile encore d'en trouver deux ou trois pour Sainte-Hélène. Les courtisans désintéressés de maîtres ingrats, les fidèles qui suivent le convoi de la monarchie vaincue et qui peuplent les antichambres nues des Bourbons ou des Stuarts, ne trouvent pas leurs équivalents autour de Napoléon détrôné. Il ne faut pas en accuser la nation, puisqu'elle a fourni des adhérents dévoués aux descendants des anciennes familles royales. Sa femme, qui l'abandonna sans un soupir de regret,—celle qui lui écrivait, lorsqu'elle vivait sous son toit, qu'elle ne pouvait être heureuse qu'auprès de lui, et qui, après sa mort, écrivait qu'elle n'avait jamais éprouvé pour lui d'affection réelle,—était une Autrichienne. A notre grand regret, nous devons imputer cette désaffection générale à Napoléon plutôt qu'à ses serviteurs; si elle leur fait peu d'honneur, elle lui en fait moins encore à lui-même. Nous avons vu que Bertrand, qui a droit, plus que personne, à l'auréole de la fidélité, avouait la vérité à Sainte-Hélène, non pas avec colère, mais avec tristesse. «L'Empereur est comme cela. Nous ne pouvons changer son caractère.... C'est ce caractère-là qui est cause qu'il n'a pas d'amis, qu'il s'est fait tant d'ennemis et qu'enfin nous sommes à Sainte-Hélène.»

Encore faut-il se garder d'appliquer ce jugement à toute sa carrière. Il ne se rapporte qu'à la partie nettement impériale, à ce qu'on pourrait presque appeler la période irrationnelle de sa vie. Jusqu'au moment où il lui plut de se transformer en demi-dieu et de se séparer volontairement, systématiquement, de l'humanité, il fut bon, généreux, aimant; ou, si l'on trouve cet éloge exagéré, il n'avait certainement pas les défauts qui s'opposent à ces qualités.

Mais, quand il fut à l'apogée de sa carrière, il ne lui vint jamais à la pensée qu'il eût rien à voir avec ces différents attributs, pas plus qu'avec la véracité ou avec la sympathie. C'était à merveille pour les autres; de lui on devait attendre quelque chose de plus ou quelque chose de moins. C'étaient de simples vertus humaines; or, les restrictions qui bornent l'action des hommes ordinaires, aussi bien que les objets qu'elle poursuit, avaient cessé d'avoir un sens pour lui.