«Absurde!» dit le roi.

«Un autre de ces magiciens, au moyen d'un fluide que personne n'a jamais vu, pouvait faire brandir les bras à ses amis, leur faire donner des coups de pied, les faire lutter, ou danser à sa volonté[30]. Un autre avait donné à sa voix une telle étendue qu'il pouvait se faire entendre d'un bout de la terre à l'autre[31]. Un autre avait un bras si long qu'il pouvait, assis à Damas, rédiger une lettre à Bagdad, ou à quelque distance que ce fût[32]. Un autre ordonnait à l'éclair de descendre du ciel, et l'éclair descendait à son ordre, et une fois descendu, lui servait de jouet. Un autre de deux sons retentissants réunis faisait un silence. Un autre avec deux lumières étincelantes produisait une profonde obscurité[33]. Un autre faisait de la glace dans une fournaise chauffée au rouge[34]. Un autre invitait le soleil à faire son portrait, et le soleil le faisait[35]. Un autre prenait cet astre avec la lune et les planètes, et après les avoir pesés avec un soin scrupuleux, sondait leurs profondeurs, et se rendait compte de la solidité de leur substance. Mais la nation tout entière est douée d'une si surprenante habileté en sorcellerie, que les enfants, les chats et les chiens eux-mêmes les plus ordinaires n'éprouvent aucune difficulté à percevoir des objets qui n'existent pas du tout, ou qui depuis vingt millions d'années avant la naissance de ce peuple ont disparu de la surface du monde[36].»

«Déraisonnable!» dit le roi.

«Les femmes et les filles de ces incomparables sages et sorciers», continua Schéhérazade, sans se laisser aucunement troubler par les fréquentes et inciviles interruptions de son mari, «les filles et les femmes de ces éminents magiciens sont tout ce qu'il y a d'accompli et de raffiné, et seraient ce qu'il y a de plus intéressant et de plus beau, sans une malheureuse fatalité qui pèse sur elles, et dont les pouvoirs miraculeux de leurs maris et de leurs pères n'ont pas été capables jusqu'ici de les préserver. Les fatalités prennent toutes sortes de formes différentes; celle dont je parle prit la forme d'un caprice.»

«Un quoi?» dit le roi.

«Un caprice,» dit Schéhérazade. «Un des mauvais génies, qui ne cherchent que l'occasion de faire du mal, leur mit dans la tête, à ces dames accomplies, que ce qui constitue la beauté personnelle consiste entièrement dans la protubérance de là région qui ne s'étend pas très loin au-dessous du dos. La perfection de la beauté, d'après elles, est en raison directe de l'étendue de cette protubérance. Cette idée leur trotta longtemps par la tête, et comme les coussins sont à bon marché dans ce pays, il ne fut bientôt plus possible de distinguer une femme d'un dromadaire.»

«Assez», dit le roi—«je n'en saurais entendre davantage. Vous m'ayez déjà donné un terrible mal de tête avec vos mensonges. Il me semble aussi que le jour commence à poindre. Depuis combien de temps sommes-nous mariés?—Ma conscience commence aussi à se sentir de nouveau troublée. Et puis cette allusion au dromadaire … me prenez-vous pour un imbécile? En résumé, il faut vous lever et vous laisser étrangler.»

Ces paroles, m'apprend l'Isitsoörnot, affligèrent et étonnèrent à la fois Schéhérazade. Mais comme elle savait que le roi était un homme d'une intégrité scrupuleuse et incapable de forfaire à sa parole, elle se soumit de bonne grâce à sa destinée. Elle trouva cependant (durant l'opération) une grande consolation dans la pensée que son histoire restait en grande partie inachevée, et que, par sa pétulance, sa brute de mari s'était justement puni lui-même en se privant du récit d'un grand nombre d'autres merveilleuses aventures.

MELLONTA TAUTA

(ce qui doit arriver)