La barre était entrée maintenant de quatre pouces et demi dans mon cou, et il n'y avait plus qu'un petit lambeau de peau à couper. Mes sensations furent alors celles d'un bonheur complet, car je sentis que dans cinq minutes au plus je serais délivrée de ma désagréable situation. Je ne fus pas tout à fait déçue dans cette attente. Juste à cinq heures, vingt-cinq minutes de l'après-midi, l'énorme aiguille avait accompli la partie de sa terrible révolution suffisante pour couper le peu qui restait de mon cou. Je ne fus pas fâchée de voir la tête qui m'avait occasionné un si grand embarras se séparer enfin de mon corps. Elle roula d'abord le long de la paroi du clocher, puis alla se loger pendant quelques secondes dans la gouttière, et enfin fit un plongeon dans le milieu de la rue.

J'avouerai candidement que les sensations que j'éprouvai alors revêtirent le caractère le plus singulier—ou plutôt le plus mystérieux, le plus inquiétant, le plus incompréhensible. Mes sens changeaient de place à chaque instant. Quand j'avais ma tête, tantôt je m'imaginais que cette tête était moi, la vraie signora Psyché Zénobia—tantôt j'étais convaincue que c'était le corps qui formait ma propre identité. Pour éclaircir mes idées sur ce point, je cherchai ma tabatière dans ma poche; mais en la prenant, et en essayant d'appliquer selon la méthode ordinaire une pincée de son délicieux contenu, je m'aperçus immédiatement qu'il me manquait un objet essentiel, et je jetai aussitôt la boîte à ma tête. Elle huma une prise avec une grande satisfaction, et m'envoya en retour un sourire de reconnaissance. Peu après elle m'adressa une allocution, que je ne pus entendre que vaguement, faute d'oreilles. J'en saisis assez, cependant, pour savoir qu'elle était étonnée de me voir encore vivante dans de pareilles conditions. Elle cita en finissant les nobles paroles de l'Arioste:

«Il pover hommy che non sera corty
And have a combat tenty erry morty;»

me comparant ainsi à ce héros, qui dans la chaleur du combat, ne s'apercevant pas qu'il était mort, continuait de se battre avec une inépuisable valeur. Il n'y avait plus rien maintenant qui pût m'empêcher de tomber du haut de mon observatoire, et c'est ce que je fis. Je n'ai jamais pu découvrir ce que Pompey aperçut de si particulièrement singulier dans mon extérieur. Mais il ouvrit sa bouche d'une oreille à l'autre, et ferma ses deux yeux, comme s'il avait voulu briser des noix avec ses paupières. Finalement, retroussant son pardessus, il ne fit qu'un saut dans l'escalier et disparut. J'envoyai aux trousses du misérable ces véhémentes paroles de Démosthène:

«Andrew O'Phlegeton, you really wake haste to fly.»

Puis je me tournai du côté de la chérie de mon coeur, la mignonne à un seul oeil, Diane au poil touffu. Hélas! quelle horrible vision frappa mes yeux! Etait-ce un rat que je vis rentrant dans son trou? Sont-ce là les os rongés de ce cher petit ange cruellement dévoré par le monstre? Grands Dieu! Ce que je voisest-ce l'âme partie, l'ombre, le spectre de ma petite chienne bien-aimée, que j'aperçois assise avec grâce et mélancolie là, dans ce coin? Ecoutons! car elle parle, et, Dieux du ciel! c'est dans l'allemand de Schiller.—

«Unt stobby duk, so stubby dun
Duk she! Duk she!»

Hélas! Ses paroles ne sont que trop vraies!

«Et si je meurs, je meurs
Pour toi!—pour toi!»

Douce créature! Elle aussi s'est sacrifiée pour moi. Sans chien, sans nègre, sans tête, que reste-t-il maintenant à l'infortunée signora Psyché Zénobia? Hélas—rien! J'ai dit.