Cette aventure se passa près de Richmond, en Virginie. Accompagné d'un ami, j'étais allé à une partie de chasse et nous avions suivi pendant quelques milles les rives de James River. A l'approche de la nuit, nous fûmes surpris par un orage. La cabine d'un petit sloop à l'ancre dans le courant, et chargé de terreau, était le seul abri acceptable qui s'offrît à nous. Nous nous en accommodâmes, et passâmes la nuit abord. Je dormis dans un des deux seuls hamacs de l'embarcation—et les hamacs d'un sloop de soixante-dix tonnes n'ont pas besoin d'être décrits. Celui que j'occupai ne contenait aucune espèce de literie. La largeur extrême était de dix-huit pouces; et la distance du fond au pont qui le couvrait exactement de la même dimension. J'éprouvai une extrême difficulté à m'y faufiler. Cependant, je dormis profondément; et l'ensemble de ma vision—car ce n'était ni un songe, ni un cauchemar—provint naturellement des circonstances de ma position—du train ordinaire de ma pensée, et de la difficulté, à laquelle j'ai fait allusion, de recueillir mes sens, et surtout de recouvrer ma mémoire longtemps après mon réveil. Les hommes qui m'avaient secoué étaient les gens de l'équipage du sloop, et quelques paysans engagés pour le décharger. L'odeur de terre m'était venue de la cargaison elle-même. Quant au bandage de mes mâchoires, c'était un foulard que je m'étais attaché autour de la tête à défaut de mon bonnet de nuit accoutumé.

Toutefois, il est indubitable que les tortures que j'avais endurées égalèrent tout à fait, sauf pour la durée, celles d'un homme réellement enterré vif. Elles avaient été épouvantables—hideuses au delà de toute conception. Mais le bien sortit du mal; leur excès même produisit en moi une révulsion inévitable. Mon âme reprit du ton, de l'équilibre. Je voyageai à l'étranger. Je me livrai à de vigoureux exercices. Je respirai l'air libre du ciel. Je songeai à autre chose qu'à la mort. Je laissai de côté mes livres de médecine. Je brûlai Buchan. Je ne lus plus les Pensées Nocturnes—plus de galimatias sur les cimetières, plus de contes terribles comme celui-ci. En résumé je devins un homme nouveau, et vécus en homme. A partir de cette nuit mémorable, je dis adieu pour toujours à mes appréhensions funèbres, et avec elles s'évanouit la catalepsie, dont peut-être elles étaient moins la conséquence que la cause.

Il y a certains moments où, même aux yeux réfléchis de la raison, le monde de notre triste humanité peut ressembler à un enfer; mais l'imagination de l'homme n'est pas une Carathis pour explorer impunément tous ses abîmes. Hélas! Il est impossible de regarder cette légion de terreurs sépulcrales comme quelque chose de purement fantastique; mais, semblable aux démons qui accompagnèrent Afrasiab dans son voyage sur l'Oxus, il faut qu'elle dorme ou bien qu'elle nous dévore—il faut la laisser reposer ou nous résigner à mourir.

BON-BON

Quand un bon vin meuble mon estomac,
Je suis plus savant que Balzac,
Plus sage que Pibrac;
Mon bras seul, faisant l'attaque
De la nation cosaque,
La mettrait au sac;
De Charon je passerais le lac
En dormant dans son bac;
J'irais au fier Esque,
Sans que mon coeur fit tic ni tac,
Présenter du tabac.

Vaudeville français.

Que Pierre Bon-Bon ait été un restaurateur de capacités peu communes, personne de ceux qui, pendant le règne de …. fréquentaient le petit café dans le cul-de-sac Le Fèbvre à Rouen, ne voudrait, j'imagine, le contester. Que Pierre Bon-Bon ait été, à un égal degré, versé dans la philosophie de cette époque, c'est, je le présume, quelque chose encore de plus difficile à nier. Ses pâtés de foie étaient sans aucun doute immaculés; mais quelle plume pourrait rendre justice à ses Essais sur la nature—à ses Pensées sur l'âme—à ses Observations sur l'esprit? Si ses fricandeaux étaient inestimables, quel littérateur du jour n'aurait pas payé une Idée de Bon-Bon le double de ce qu'il aurait donné de tout l'étalage de toutes les Idées de tout le reste des savants? Bon-Bon avait fouillé des bibliothèques que nul autre n'avait fouillées,—il avait lu plus de livres qu'on ne pourrait s'en faire une idée,—il avait compris plus de choses qu'aucun autre n'eût jamais conçu la possibilité d'en comprendre: et quoique au temps où il florissait, il ne manquât pas d'auteurs à Rouen pour affirmer «que ses écrits ne l'emportaient ni en pureté sur l'Académie, ni en profondeur sur le Lycée»—quoique, (remarquez bien ceci) ses doctrines ne fussent généralement pas comprises du tout, il ne s'ensuivait nullement qu'elles fussent difficiles à comprendre. Ce n'est que leur évidence absolue, je crois, qui détermina plusieurs personnes à les considérer comme abstruses. C'est à Bon-Bon—n'allons pas plus loin—c'est à Bon-Bon que Kant lui-même doit la plus grande partie de sa métaphysique. Bon-Bon il est vrai, n'était ni un Platonicien, ni, à strictement parler, un Aristotélicien—et il n'était pas homme, comme le moderne Leibnitz, à perdre les heures précieuses qui pouvaient être employées à l'invention d'une fricassée, et par une facile transition, à l'analyse d'une sensation, en tentatives frivoles pour réconcilier l'éternelle dissension de l'eau et de l'huile dans les discussions morales. Pas du tout. Bon-Bon était ionique—Bon-Bon était également italique. Il raisonnait à priori, il raisonnait aussi à posteriori. Ses idées étaient innées—ou autre chose. Il avait foi en George de Trébizonde—il avait foi aussi en Bessarion. Bon-Bon était avant tout un Bon-Boniste.

J'ai parlé des capacités de notre philosophe, en tant que restaurateur. Je ne voudrais cependant pas qu'un de mes amis allât s'imaginer, qu'en remplissant de ce côté ses devoirs héréditaires, notre héros n'estimait pas à leur valeur leur dignité et leur importance. Bien loin de là. Il serait impossible de dire de laquelle de ces deux professions il était le plus fier. Dans son opinion, les facultés de l'intellect avaient une liaison très étroite avec les capacités de l'estomac. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il était assez à ce sujet de l'avis des Chinois, qui soutiennent que l'âme a son siège dans l'abdomen. En tout cas, pensait-il, les Grecs avaient raison d'employer le même mot pour l'esprit et le diaphragme[59]. En lui attribuant cette opinion, je ne veux pas insinuer qu'il avait un penchant à la gloutonnerie, ni autre charge sérieuse au préjudice du métaphysicien. Si Pierre Bon-Bon avait ses faibles—et quel est le grand homme qui n'en ait pas mille?—si Pierre Bon-Bon, dis-je, avait ses faibles, c'étaient des faibles de fort peu d'importance—des défauts, qui, dans d'autres tempéraments, auraient plutôt pu passer pour des vertus. Parmi ces faibles, il en est un tout particulier, que je n'aurais même pas mentionné dans son histoire, s'il n'y avait pas joué un rôle prédominant, et ne faisait pour ainsi dire une saillie du plus haut relief sur le fond uni de son caractère général:—Bon-Bon ne pouvait laisser échapper une occasion de faire un marché.

Non pas qu'il fût avaricieux, non! Pour sa satisfaction de philosophe il n'était nullement nécessaire que le marché tournât à son propre avantage. Pourvu qu'il pût réaliser un marché,—un marché de quelque espèce que ce fut, en n'importe quels termes, ou dans n'importe quelles circonstances—un triomphant sourire s'étalait plusieurs jours de suite sur sa face qu'il illuminait, et un clin d'oeil significatif annonçait clairement qu'il avait conscience de sa sagacité.

En toute époque il n'eût pas été très étonnant qu'un trait d'humeur aussi particulier que celui dont je viens de parler eût provoqué l'attention et la remarque. A l'époque de notre récit, il aurait été on ne peut plus étonnant qu'il n'eût pas donné lieu à de nombreuses observations. On raconta bientôt que, dans toutes les occasions de ce genre, le sourire de Bon-Bon était habituellement fort différent du franc rire avec lequel il accueillait ses propres facéties ou saluait un ami. On sema des insinuations propres à intriguer la curiosité, on colporta des histoires de marchés scabreux conclus à la hâte, et dont il s'était repenti à loisir; on parla, avec faits à l'appui, de facultés inexplicables, de vagues aspirations, d'inclinations surnaturelles inspirées par l'auteur de tout mal dans l'intérêt de ses propres desseins.