XII
Dans la conduite de ce Discours, je vise moins à l'ordre physique qu'au métaphysique. La clarté avec laquelle les phénomènes, même matériels, sont présentés à l'intelligence dépend très-peu, il y a longtemps que j'en ai acquis l'expérience, d'un arrangement purement naturel, et naît presque entièrement de l'arrangement moral. Si donc j'ai l'air de m'abandonner à des digressions et de sauter trop vite d'un point à un autre de mon sujet, qu'il me soit permis de dire qu'en faisant ainsi j'ai l'espoir de mieux conserver, sans la rompre, cette chaîne d'impressions graduées, par laquelle seule l'intelligence de l'Homme peut embrasser les grandeurs dont je parle et les comprendre dans leur majestueuse totalité.
Jusqu'à présent, notre attention s'est dirigée presque exclusivement vers un groupement général et relatif des corps stellaires dans l'espace. De spécification, nous n'en avons fait que très-peu; et les quelques idées relatives à la quantité, c'est-à-dire au nombre, à la grandeur et à la distance, que nous avons émises, ont été amenées accessoirement et en manière de préparation pour des conceptions plus définitives. Essayons maintenant d'atteindre à ces dernières.
Notre système solaire, comme nous l'avons déjà dit, consiste principalement en un soleil et seize planètes au moins, auxquelles, très-probablement, s'ajoutent quelques autres, qui tournent autour de lui comme centre, accompagnées de dix-sept lunes connues et peut-être de quelques autres que nous ne connaissons pas encore. Ces divers corps ne sont pas de véritables sphères, mais des sphéroïdes aplatis, des sphères comprimées dans la région des pôles de l'axe imaginaire autour duquel elles tournent, l'aplatissement étant une conséquence de la rotation. Le Soleil n'est pas absolument le centre du système; carie Soleil lui-même, avec toutes les planètes, roule autour d'un point de l'espace perpétuellement variable, qui est le centre général de gravité du système. Nous ne devons pas non plus considérer les lignes sur lesquelles se meuvent ces différents sphéroïdes,—les lunes autour des planâtes, les planètes autour du Soleil, ou le Soleil autour du centre commun,—comme des cercles dans le sens exact du mot. Ce sont, en réalité, des ellipses, l'un des foyers étant le point autour duquel se fait la révolution. Une ellipse est une courbe retournant sur elle-même, qui a un de ses diamètres plus long que l'autre. Sur le diamètre le plus long sont deux points, également distants du milieu de la ligne, et, d'ailleurs, situés de telle façon que si, à partir de chacun d'eux, on tire une ligne droite vers un point quelconque de la courbe, la somme des deux lignes réunies sera égale au plus grand des diamètres. Concevons donc une ellipse de cette nature. A l'un des points en question, qui sont les foyers, fixons une orange. Par un fil élastique unissons cette orange à un pois, et plaçons ce dernier sur la circonférence de l'ellipse. Le fil élastique, naturellement, varie en longueur à mesure que nous faisons mouvoir le pois, et forme ce que nous appelons en géométrie un radius vector. Or, si l'orange est prise pour le Soleil et le pois pour une planète tournant autour de lui, la révolution devra se faire avec une vitesse variable plus ou moins grande, mais telle que le radius vector franchira des aires égales en temps égaux. La marche du pois sera donc ou, en d'autres termes, la marche de la planète est lente à proportion de son éloignement du Soleil, rapide à proportion de sa proximité. Ces planètes, en outre, se meuvent d'autant plus lentement qu'elles sont situées plus loin du Soleil, les carrés de leurs périodes de révolution étant entre eux dans la même proportion que les cubes de leurs distances moyennes du Soleil.
On comprend que les lois terriblement complexes de révolution que nous décrivons ici ne règnent pas seulement dans notre système. Elles dominent partout où domine l'Attraction. Elles régissent l'Univers. Chaque point brillant du firmament est sans doute un Soleil lumineux, ressemblant au nôtre, au moins dans son caractère général, et accompagné d'une plus ou moins grande quantité de planètes plus ou moins grosses, dont la luminosité encore attardée ne peut pas se manifester à nous à une si grande distance, mais qui, néanmoins, roulent, escortées de leurs lunes, autour de leurs centres sidéraux, obéissant aux principes que nous avons constatés, obéissant aux trois lois absolues de révolution, aux trois immortelles lois devinées par l'esprit imaginatif de Kepler et subséquemment expliquées et démontrées par l'esprit patient et mathématique de Newton. Dans une certaine tribu de philosophes, qui font vanité de ne s'appuyer que sur les faits positifs, il est beaucoup trop à la mode de se moquer de toute spéculation et de la flétrir de la vague et élastique appellation d'œuvre conjecturale. La valeur de celui qui conjecture, tel est le point à examiner. En conjecturant de temps à autre avec Platon, nous dépenserons notre temps avec plus d'utilité qu'en écoutant une démonstration d'Alcmæon.
Dans maint ouvrage d'astronomie, je vois qu'il est nettement établi que les lois de Kepler sont la base du grand principe de la Gravitation. Cette idée a dû naître de ce fait, que la divination de ces lois par Kepler et sa démonstration postérieure de leur existence positive ont poussé Newton à les expliquer par l'hypothèse de la Gravitation et, finalement, à les démontrer à priori, comme conséquences nécessaires du principe hypothétique. Ainsi, bien loin d'être la base de la Gravitation, les lois de Kepler ont la Gravitation pour base, et il en est de même, d'ailleurs, de toutes les lois de l'Univers matériel qui ne se rapportent pas uniquement à la Répulsion.
La distance moyenne de la Terre à la Lune, c'est-à-dire la distance qui nous sépare du corps céleste le plus voisin de nous, est de 237,000 milles. Mercure, la planète la plus proche du Soleil, est éloignée de lui de 37 millions de milles. Vénus, qui vient après, tourne à une distance de 68 millions de milles; la Terre, à son tour, à une distance de 95 millions; Mars, à la distance de 144 millions. Puis viennent les huit astéroïdes (Cérès, Junon, Vesta, Pallas, Astrée, Flore, Iris et Hébé), à une distance moyenne d'environ 250 millions. Puis nous trouvons Jupiter, distant de 490 millions; puis Saturne, de 900 millions; puis Uranus, de 1,900 millions; finalement Neptune, récemment découvert et tournant à une distance de 2,800 millions. Laissant Neptune de côté, sur qui nous n'avons pas jusqu'à présent des documents très-exacts, et qui est peut-être une planète appartenant à un système d'Astéroïdes, on peut voir que, dans de certaines limites, il existe entre les planètes un ordre d'intervalles. Pour parler d'une manière approximative, nous pouvons dire que chaque planète est, relativement au Soleil, située à une distance double de celle qui la précède. L'ordre en question, que nous exposons ici,—la loi de Bode,—ne pourrait-il pas être déduit de l'examen de l'analogie existant, ainsi que je l'ai suggéré, entre la décharge solaire des anneaux et le mode de l'irradiation atomique?
Quant aux nombres cités à la hâte dans cette table sommaire des distances, il y aurait folie à essayer de les comprendre, excepté au-point de vue des faits arithmétiques abstraits. Ces nombres ne sont pas pratiquement appréciables, lis ne comportent pas d'idées précises. J'ai dit que Neptune, la planète la plus éloignée, tournait autour du Soleil ù une distance de 2,800 millions de milles. Jusqu'ici rien de mieux; j'ai établi un fait mathématique; et, sans comprendre ce fait le moins du monde, nous pouvons le poser pour nous en servir mathématiquement. Mais même en indiquant que la Lune tourne autour de la Terre à la distance comparativement mesquine de 237,000 milles, je n'ai nullement l'espérance de faire comprendre à qui que ce soit,—de lui faire apprécier,—de lui faire sentir à quelle distance U Lune se trouve positivement de la Terre. 237,000 milles! Parmi mes lecteurs, il y en a peut-être bien peu qui n'aient pas traversé l'Océan Atlantique; et, cependant, combien d'entre eux ont une idée distincte même des 3,000 milles qui séparent les deux rivages? Je doute, en vérité, qu'il existe un homme qui puisse faire entrer dans son cerveau la plus vague conception de l'intervalle compris entre une borne milliaire et sa plus proche voisine. Cependant, nous trouvons quelque facilité pour apprécier la distance en combinant l'idée de l'espace avec l'idée de vélocité qui la suit naturellement. Le son parcourt un espace de I,100 pieds en une seconde. Or, s'il était possible à un habitant de la Terre de voir l'éclair d'un coup de canon tiré dans la Lune et d'en entendre la détonation, il lui faudrait attendre treize jours entiers, à partir du moment où il aurait aperçu le premier, pour recevoir un indice de la seconde.
Quelque faible que soit l'appréciation obtenue par ce moyen de la réelle distance de la Lune à la Terre, elle aura néanmoins cette utilité de nous faire mieux comprendre la folie de vouloir saisir par la pensée des distances telles que les 2,800 millions de milles qui séparent Neptune de notre Soleil; ou même les 95 millions de milles compris entre le Soleil et la Terre que nous habitons. Un boulet de canon, se mouvant avec la rapidité la plus grande qui ait jamais été communiquée à un boulet, ne pourrait pas traverser ce dernier intervalle en moins de 20 ans; pour le premier espace, il faudrait 590 ans.