Cependant le chat guérit lentement. L'orbite de l'œil perdu présentait, il est vrai, un spectacle effrayant; toutefois, il ne paraissait plus souffrir. Il parcourait la maison comme à l'ordinaire, mais, ainsi que cela devait être, il se sauvait dans une terreur extrême à mon approche. Il me restait assez de cœur pour que je m'affligeasse d'abord de cette aversion évidente d'une créature qui m'avait tant aimé. Ce sentiment céda bientôt à l'irritation; et puis vint, pour me conduire à une chute finale et irrévocable, l'esprit de perversité. De cette force, la philosophie ne tient aucun compte. Cependant, aussi fermement que je crois à l'existence de mon âme, je crois que la perversité est une des impulsions primitives du cœur humain, l'une des facultés ou sentiments primaires, indivisibles, qui constituent le caractère de l'homme.—Qui n'a pas cent fois commis une action folle ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir s'en abstenir? N'avons-nous pas une inclination perpétuelle, en dépit de notre jugement, à violer ce qui est la loi, seulement parce que nous savons que c'est la loi? Cet esprit de perversité, dis-je, causa ma dernière chute. Ce fut ce désir insondable que l'âme éprouve de s'affliger elle-même,—de violenter sa propre nature,—de faire mal pour le seul amour du mal,—qui me poussa à continuer, et enfin à consommer la torture que j'avais infligée à cette innocente bête. Un matin, de sang-froid, j'attachai une corde à son cou, et je le pendis à une branche d'arbre.—Je le pendis en versant d'abondantes larmes et le cœur plein du remords le plus amer;—je le pendis, parce que je savais qu'il m'avait aimé et parce que je sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de colère;—je le pendis, parce que je savais qu'en faisant ainsi je commettais un crime, un péché mortel qui mettait en péril mon âme immortelle, au point de la placer, si une telle chose était possible, hors de la sphère de la miséricorde infinie du Dieu très-miséricordieux et très-terrible.
Un incendie achève de ruiner les deux époux, qui se réfugient dans un pauvre quartier. L'homme boit toujours. Sa maladie fait d'effroyables progrès, «car quelle maladie est comparable à l'alcool.» Un soir, il aperçoit sur un des tonneaux du cabaret un fort beau chat noir, exactement semblable au sien. L'animal se laisse approcher et lui rend ses caresses. Il l'emporte pour consoler sa femme. Le lendemain on découvre que le chat est borgne, et du même œil. Cette fois-ci, c'est l'amitié de l'animal qui l'exaspérera lentement; sa fatigante obséquiosité lui fait l'effet d'une vengeance, d'une ironie, d'un remords incarné dans une bête mystérieuse. Il est évident que la tête du malheureux est troublée. Un soir, comme il descendait à la cave avec sa femme pour une besogne de ménage, le fidèle chat qui les accompagne s'embarrasse dans ses jambes en le frôlant. Furieux, il veut s'élancer sur lui; sa femme se jette au devant; il l'étend d'un coup de hache. Comment fait-on disparaître un cadavre, telle est sa première pensée. La femme est mise dans le mur, convenablement recrépi et bouché avec du mortier sali habilement. Le chat a fui. «Il a compris ma colère, et a jugé qu'il était prudent de s'esquiver.» Notre homme dort du sommeil des justes, et le matin, au soleil levant, sa joie et son allégement sont immenses de ne pas sentir son réveil assassiné par les caresses odieuses de la bête. Cependant, la justice a fait plusieurs perquisitions chez lui, et les magistrats découragés vont se retirer, quand tout à coup: «Vous oubliez la cave, Messieurs», dit-il. On visite la cave, et comme ils remontent les marches sans avoir trouvé aucun indice accusateur, «voilà que, pris d'une idée diabolique et d'une exaltation d'orgueil inouïe, je m'écriai: beau mur! belle construction, en vérité! On ne fait plus de caves pareilles! Et ce disant, je frappai le mur de ma canne à l'endroit même où était cachée la victime». Un cri profond, lointain, plaintif se fait entendre; l'homme s'évanouit; la justice s'arrête, abat le mur, le cadavre tombe en avant, et un chat effrayant, moitié poil, moitié plâtre, s'élance avec son œil unique, sanglant et fou.
Ce ne sont pas seulement les probabilités et les possibilités qui ont fortement allumé l'ardente curiosité de Poe, mais aussi les maladies de l'esprit. Bérénice est un admirable échantillon dans ce genre; quelque invraisemblable et outrée que ma sèche analyse la fasse paraître, je puis affirmer au lecteur que rien n'est plus logique et possible que cette affreuse histoire. Egaeus et Bérénice sont cousins; Egaeus, pâle, acharné à la théosophie, chétif et abusant des forces de son esprit pour l'intelligence des choses abstruses; Bérénice, folle et joyeuse, toujours en plein air dans les bois et les jardins, admirablement belle, d'une beauté lumineuse et charnelle. Bérénice est attaquée d'une maladie mystérieuse et horrible désignée quelque part sous le nom assez bizarre de distorsion de personnalité. On dirait qu'il est question d'hystérie. Elle subit aussi quelques attaques d'épilepsie, fréquemment suivies de léthargie, tout à fait semblables à la mort, et dont le réveil est généralement brusque et soudain. Cette admirable beauté s'en va, pour ainsi dire, en dissolution. Quant à Egaeus, sa maladie, pour parler, dit-il, le langage du vulgaire, est encore plus bizarre. Elle consiste dans une exagération de la puissance méditative, une irritation morbide des facultés attentives. «Perdre de longues heures les yeux attachés à une phrase vulgaire, rester absorbé une grande journée d'été dans la contemplation d'une ombre sur le parquet, m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite d'une lampe ou les braises du foyer, répéter indéfiniment un mot vulgaire jusqu'à ce que le son cessât d'apporter à mon esprit une idée distincte, perdre tout sentiment de l'existence physique dans une immobilité obstinée, telles étaient quelques-unes des aberrations dans lesquelles m'avait jeté une condition intellectuelle qui, si elle n'est pas sans exemple, appelle certainement l'étude et l'analyse.» Et il prend bien soin de nous faire remarquer que ce n'est pas là l'exagération de la rêverie commune à tous les hommes; car le rêveur prend un objet intéressant pour point de départ, il roule de déduction en déduction, et, après une longue journée de rêverie, la cause première est tout à fait envolée, l'incitamentum a disparu. Dans le cas d'Egaeus, c'est le contraire. L'objet est invariablement puéril; mais, à travers le milieu d'une contemplation violente, il prend une importance de réfraction. Peu de déductions, point de méditations agréables; et, à la fin, la cause première, bien loin d'être hors de vue, a conquis un intérêt surnaturel, elle a pris une grosseur anormale qui est le caractère distinctif de cette maladie.
Egaeus va épouser sa cousine. Au temps de son incomparable beauté, il ne lui a jamais adressé un seul mot d'amour; mais il éprouve pour elle une grande amitié et une grande pitié. D'ailleurs, n'a-t-elle pas l'immense attrait d'un problème? Et, comme il l'avoue, dans l'étrange anomalie de son existence, les sentiments ne lui sont jamais venus du cœur, et les passions lui sont toujours venues de l'esprit. Un soir, dans la bibliothèque, Bérénice se trouve devant lui. Soit qu'il ait l'esprit troublé, soit par l'effet du crépuscule, il la voit plus grande que de coutume. Il contemple longtemps sans dire un mot ce fantôme aminci qui, dans une douloureuse coquetterie de femme enlaidie, essaye un sourire, un sourire qui veut dire: Je suis bien changée, n'est-ce pas? Et alors elle montre entre ses pauvres lèvres tortillées toutes ses dents. «Plût à Dieu que je ne les eusse jamais vues, ou que, les ayant vues, je fusse mort!»
Voilà les dents installées dans la tête de l'homme. Deux jours et une nuit il reste cloué à la même place, avec les dents flottantes autour de lui. Les dents sont daguerréotypées dans son cerveau, longues, étroites, comme des dents de cheval mort; pas une tache, pas une crénelure, pas une pointe ne lui a échappé. Il frissonne d'horreur quand il s'aperçoit qu'il en est venu à leur attribuer une faculté de sentiment et une puissance d'expression morale indépendante même des lèvres. «On disait de Mlle Sallé que tous ses pas étaient des sentiments, et de Bérénice, je croyais plus sérieusement que toutes ses dents étaient des idées.»
Vers la fin du second jour, Bérénice est morte; Egaeus n'ose pas refuser d'entrer dans la chambre funèbre et de dire un dernier adieu à la dépouille de sa cousine. La bière a été déposée sur le lit. Les lourdes courtines du lit qu'il soulève retombent sur ses épaules et l'enferment dans la plus étroite communion avec la défunte. Chose singulière, un bandeau qui entourait les joues s'est dénoué. Les dents reluisent implacablement blanches et longues. Il s'arrache du lit avec énergie, et se sauve épouvanté.
Depuis lors, les ténèbres se sont amoncelées dans son esprit, et le récit devient trouble et confus. Il se retrouve dans la bibliothèque à une table, avec une lampe, un livre ouvert devant lui, et ses yeux tressaillent en tombant sur cette phrase: Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicae visitarem, curas meas aliquantulum fore levatas. À côté, une boîte d'ébène. Pourquoi cette boîte d'ébène? N'est-ce pas celle du médecin de la famille? Un domestique entre pâle et troublé; il parle bas et mal. Cependant il est question dans ses phrases entrecoupées de violation de sépulture, de grands cris qu'on aurait entendus, d'un cadavre encore chaud et palpitant qu'on aurait trouvé au bord de sa fosse tout sanglant et tout mutilé. Il montre à Egaeus ses vêtements; ils sont terreux et sanglants. Il le prend par la main; elle porte des empreintes singulières, des déchirures d'ongles. Il dirige son attention sur un outil qui repose contre le mur. C'est une bêche. Avec un cri effroyable Egaeus saute sur la boîte; mais dans sa faiblesse et son agitation il la laisse tomber, et la boîte, en s'ouvrant, donne passage à des instruments de chirurgie dentaire qui s'éparpillent sur le parquet avec un affreux bruit de ferraille mêlés aux objets maudits de son hallucination. Le malheureux, dans son absence de conscience, est allé arracher son idée fixe de la mâchoire de sa cousine, ensevelie par erreur pendant une de ses crises.
Généralement Edgar Poe supprime les accessoires, ou du moins ne leur donne qu'une valeur très-minime. Grâce à cette sobriété cruelle, l'idée génératrice se fait mieux voir et le sujet se découpe ardemment sur ces fonds nus. Quant à sa méthode de narration, elle est simple. Il abuse du je avec une cynique monotonie. On dirait qu'il est tellement sûr d'intéresser, qu'il s'inquiète peu de varier ses moyens. Ses contes sont presque toujours des récits ou des manuscrits du principal personnage. Quant à l'ardeur avec laquelle il travaille souvent dans l'horrible, j'ai remarqué chez plusieurs hommes qu'elle était souvent le résultat d'une très-grande énergie vitale inoccupée, quelquefois d'une opiniâtre chasteté, et aussi d'une profonde sensibilité refoulée. La volupté surnaturelle que l'homme peut éprouver à voir couler son propre sang, les mouvements brusques et inutiles, les grands cris jetés en l'air presque involontairement sont des phénomènes analogues. La douleur est un soulagement à la douleur, l'action délasse du repos.
Un autre caractère particulier de sa littérature est qu'elle est tout à fait anti-féminine. Je m'explique. Les femmes écrivent, écrivent avec une rapidité débordante; leur cœur bavarde à la rame. Elles ne connaissent généralement ni l'art, ni la mesure, ni la logique, leur style traîne et ondoie comme leurs vêtements. Un très-grand et très-justement illustre écrivain, George Sand elle-même, n'a pas tout à fait, malgré sa supériorité, échappé à cette loi du tempérament; elle jette ses chefs-d'œuvre à la poste comme des lettres. Ne dit-on pas qu'elle écrit ses livres sur du papier à lettre?
Dans les livres d'Edgar Poe, le style est serré, concaténé; la mauvaise volonté du lecteur ou sa paresse ne pourront pas passer à travers les mailles de ce réseau tressé par la logique. Toutes les idées, comme des flèches obéissantes, volent au même but.