IV

J'avais un ami qui était aussi un métaphysicien à sa manière, enragé et absolu, avec des airs de Saint-Just. Il me disait souvent en prenant un exemple dans le monde, et en me regardant moi-même de travers: «Tout mystique a un vice caché.» Et je continuais sa pensée en moi-même: donc, il faut le détruire. Mais je riais, parce que je ne comprenais pas. Un jour, comme je causais avec un libraire bien connu et bien achalandé, dont la spécialité est de servir les passions de toute la bande mystique et des courtisans obscurs des sciences occultes, et comme je lui demandais des renseignements sur ses clients, il me dit: «Rappelez-vous que tout mystique a un vice caché, souvent très-matériel; celui-ci l'ivrognerie, celui-là la goinfrerie, un autre la paillardise; l'un sera très-avare, l'autre très-cruel, etc.»

Mon Dieu! me dis-je, quelle est donc cette loi fatale qui nous enchaîne, nous domine, et se venge de la violation de son insupportable despotisme par la dégradation et l'amoindrissement de notre être moral? Les illuminés ont été les plus grands des hommes. Pourquoi faut-il qu'ils soient châtiés de leur grandeur? Leur ambition n'était-elle pas la plus noble? L'homme sera-t-il éternellement si limité qu'aucune de ses facultés ne puisse s'agrandir qu'au détriment des autres? Si vouloir à tout prix connaître la vérité est un grand crime, ou au moins peut conduire à de grandes fautes, si la niaiserie et l'insouciance sont une vertu et une garantie d'équilibre, je crois que nous devons être très-indulgents pour ces illustres coupables, car, enfant du XVIIIe et du XIXe siècle, ce même vice nous est à tous imputable.

Je le dis sans honte, parce que je sens que cela part d'un profond sentiment de pitié et de tendresse, Edgar Poe, ivrogne, pauvre, persécuté, paria, me plaît plus que calme et vertueux, un Goethe ou un W. Scott. Je dirais volontiers de lui et d'une classe particulière d'hommes, ce que le catéchisme dit de notre Dieu: «Il a beaucoup souffert pour nous.»

On pourrait écrire sur son tombeau: «Vous tous qui avez ardemment cherché à découvrir les lois de votre être, qui avez aspiré à l'infini, et dont les sentiments refoulés ont dû chercher un affreux soulagement dans le vin de la débauche, priez pour lui. Maintenant son être corporel purifié nage au milieu des êtres dont il entrevoyait l'existence, priez pour lui qui voit et qui sait, il intercédera pour vous.»

NOTES:

[1] Cette préface est une refonte de l'article paru en 1852 dans la Revue de Paris. Cet article figure à la fin du livre. (Note du correcteur—ELG.)

[2] Les poëmes d'Edgar Poe, traduits par Stéphane Mallarmé, parurent vers 1888.

[3] Aucun des membres du jury ne connaissait Poe, fût-ce de nom. Un d'eux, John Pendleton Kennedy, auteur de nombreux romans populaires, désireux de savoir un peu plus sur ce remarquable inconnu, lui adressa une invitation à dîner. S'imagine-t-on quel tourment douloureux ce fut pour un poëte toujours fier et discret d'avoir à une si bienveillante prévenance à répondre en ces termes: «Votre aimable invitation à dîner aujourd'hui m'a causé la plus vive blessure.—Je ne puis pas venir—et pour des raisons de la nature la plus humiliante: l'aspect de ma personne. Vous pouvez imaginer ma mortification à vous devoir faire cet aveu, mais il était indispensable.»—Alors Kennedy se mit à sa recherche, le découvrit comme il l'a consigné, dans son journal, sans aucun ami et réellement mourant de faim. (La vie d'Edgar A. Poe, d'André Fontainas.)

[4] Le Dr Moran qui lui prodigua ses soins à l'hôpital de Baltimore (on l'y soigna pour un transport au cerveau) a dans une lettre adressée à Mrs Clemm, belle-mère de Poe, décrit les derniers moments de sa maladie; plus tard, à plusieurs reprises, il a protesté dans les journaux contre les mensonges et les infamies dont on prétendait salir son grand souvenir et, en 1885, il fit paraître, à Washington, un exposé complet: «Défense d'Edgar-Allan Poe: Vie, caractère du poëte; ses déclarations des dernières heures. Relation officielle de sa mort par le médecin qui l'a soigné.»—Le docteur Moran ne mentionne pas, comme cause de sa fièvre cérébrale, l'alcoolisme. (La vie d'Edgar-A. Poe, par André Fontainas.)