Je crois que le nom de Hop-Frog n'était pas celui dont l'avaient baptisé ses parrains, mais qu'il lui avait été conféré par l'assentiment unanime des sept ministres, en raison de son impuissance à marcher comme les autres hommes[5]. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu'avec une sorte d'allure interjectionnelle,—quelque chose entre le saut et le tortillement,—une espèce de mouvement qui était pour le roi une récréation perpétuelle et, naturellement, une jouissance; car, nonobstant la proéminence de sa panse et une bouffissure constitutionnelle de la tête, le roi passait aux yeux de toute sa cour pour un fort bel homme.
Mais, bien que Hop-Frog, grâce à la distorsion de ses jambes, ne pût se mouvoir que très-laborieusement dans un chemin ou sur un parquet, la prodigieuse puissance musculaire dont la nature avait doué ses bras, comme pour compenser l'imperfection de ses membres inférieurs, le rendait apte à accomplir maints traits d'une étonnante dextérité, quand il s'agissait d'arbres, de cordes, ou de quoi que ce soit où l'on pût grimper. Dans ces exercices-là, il avait plutôt l'air d'un écureuil ou d'un petit singe que d'une grenouille.
Je ne saurais dire précisément de quel pays Hop-Frog était originaire. Il venait sans doute de quelque région barbare, dont personne n'avait entendu parler,—à une vaste distance de la cour de notre roi. Hop-Frog et une jeune fille un peu moins naine que lui,—mais admirablement bien proportionnée et excellente danseuse,—avaient été enlevés à leurs foyers respectifs, dans des provinces limitrophes, et envoyés en présent au roi par un de ses généraux chéris de la victoire.
Dans de pareilles circonstances, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'une étroite intimité se fût établie entre les deux petits captifs. En réalité, ils devinrent bien vite deux amis jurés. Hop-Frog, qui, bien qu'il se mît en grands frais de bouffonnerie, n'était nullement populaire, ne pouvait pas rendre à Tripetta de grands services; mais elle, en raison de sa grâce et de son exquise beauté—de naine,—elle était universellement admirée et choyée; elle possédait donc beaucoup d'influence et ne manquait jamais d'en user, en toute occasion, au profit de son cher Hop-Frog.
Dans une grande occasion solennelle,—je ne sais plus laquelle,—le roi résolut de donner un bal masqué; et, chaque fois qu'une mascarade ou toute autre fête de ce genre avait lieu à la cour, les talents de Hop-Frog et de Tripetta étaient à coup sûr mis en réquisition. Hop-Frog, particulièrement, était si inventif en matière de décorations, de types nouveaux, et de travestissements pour les bals masqués, qu'il semblait que rien ne pût se faire sans son assistance.
La nuit marquée par la fête était arrivée. Une salle splendide avait été disposée, sous l'œil de Tripetta, avec toute l'ingéniosité possible pour donner de l'éclat à une mascarade. Toute la cour était dans la fièvre de l'attente. Quant aux costumes et aux rôles, chacun, on le pense bien, avait fait son choix en cette matière. Beaucoup de personnes avaient déterminé les rôles qu'elles adopteraient, une semaine ou même un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni indécision nulle part,—excepté chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi hésitaient-ils? je ne saurais le dire,—à moins que ce ne fût encore une manière de farce. Plus vraisemblablement, il leur était difficile d'attraper leur idée, à cause qu'ils étaient si gros! Quoi qu'il en soit, le temps fuyait et, comme dernière ressource, ils envoyèrent chercher Tripetta et Hop-Frog.
Quand les deux petits amis obéirent à l'ordre du roi, ils le trouvèrent prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil privé; mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux jusqu'à la folie; et la folie n'est pas une manière de sentir bien réjouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir à forcer Hop-Frog à boire, et,—suivant l'expression royale,—à être gai.
—Viens ici, Hop-Frog,—dit-il, comme le bouffon et son amie entraient dans la chambre;—avale-moi cette rasade à la santé de vos amis absents (ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons besoin de types,—de caractères, mon brave!—de quelque chose de nouveau—d'extraordinaire. Nous sommes fatigués de cette éternelle monotonie. Allons, bois!—le vin allumera ton génie!
Hop-Frog s'efforça, comme d'habitude, de répondre par un bon mot aux avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'était justement le jour de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire à ses amis absents fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes amères tombèrent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main de son tyran.
—Ha! ha! ha!—rugit ce dernier, comme le nain épuisait la coupe avec répugnance,—vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux brillent déjà!