En rentrant chez moi, je m'aperçus qu'il était quatre heures passées, et je me mis immédiatement au lit. Il est maintenant dix heures du matin. Je suis levé depuis sept, et j'écris ces notes pour l'instruction de ma famille et de l'humanité. Quant à la première, je ne la verrai plus. Ma femme est une mégère. La vérité est que cette vie et généralement tout le dix-neuvième siècle me donnent des nausées. Je suis convaincu que tout va de travers. En outre, je suis anxieux de savoir qui sera élu Président en 2045. C'est pourquoi, une fois rasé et mon café avalé, je vais tomber chez Ponnonner, et je me fais embaumer pour une couple de siècles.
[PUISSANCE DE LA PAROLE]
Oinos.—Pardonne, Agathos, à la faiblesse d'un esprit fraîchement revêtu d'immortalité.
Agathos.—Tu n'as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies à demander pardon. La connaissance n'est pas une chose d'intuition, pas même ici. Quant à la sagesse, demande avec confiance aux anges qu'elle te soit accordée!
Oinos.—Mais, pendant cette dernière existence, j'avais rêvé que j'arriverais d'un seul coup à la connaissance de toutes choses, et du même coup au bonheur absolu.
Agathos.—Ah! ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans l'acquisition de la science! Savoir pour toujours, c'est l'éternelle béatitude; mais tout savoir, ce serait une damnation de démon.
Oinos.—Mais le Très-Haut ne connaît-il pas toutes choses?
Agathos.—Et c'est la chose unique (puisqu'il est le Très-Heureux) qui doit lui rester inconnue à lui-même.
Oinos.—Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance, n'est-il pas inévitable que toutes choses nous soient connues à la fin?