Il était minuit; et tu étais toujours assise à mon côté. Tous les autres avaient quitté la chambre de Mort. Ils m'avaient déposé dans la bière. Les lampes brûlaient en vacillant; cela se traduisait en moi par le tremblement des chants monotones. Mais tout à coup ces chants diminuèrent de netteté et de volume. Finalement, ils cessèrent. Le parfum mourut dans mes narines. Aucunes formes n'affectèrent plus ma vision. Ma poitrine fut dégagée de l'oppression des Ténèbres. Une sourde commotion, comme celle de l'électricité, pénétra mon corps et fut suivie d'une disparition totale de l'idée du toucher. Tout ce qui restait de ce que l'homme appelle sens se fondit dans la seule conscience de l'entité et dans l'unique et immuable sentiment de la durée. Le corps périssable avait été enfin frappé par la main de l'irrémédiable Destruction.

Et pourtant toute sensibilité n'avait pas absolument disparu; car la conscience et le sentiment subsistants suppléaient quelques-unes de ses fonctions par une intuition léthargique. J'appréciais l'affreux changement qui commençait à s'opérer dans la chair; et, comme l'homme qui rêve a quelquefois conscience de la présence corporelle d'une personne qui se penche vers lui, ainsi ma douce Una, je sentais toujours sourdement que tu étais assise près de moi. De même aussi, quand vint la douzième heure du second jour, je n'étais pas tout à fait inconscient des mouvements qui suivirent; tu t'éloignas de moi; on m'enferma dans la bière; on me déposa dans le corbillard; on me porta au tombeau; on m'y descendit; on amoncela pesamment la terre sur moi, et on me laissa, dans le noir et la pourriture, à mes tristes et solennels sommeils en compagnie du ver.

Et là, dans cette prison qui a peu de secrets à révéler, se déroulèrent les jours, et les semaines, et les mois; et l'âme guettait scrupuleusement chaque seconde qui s'envolait, et sans effort enregistrait sa fuite,—sans effort et sans objet.

Une année s'écoula. La conscience de l'être était devenue graduellement plus confuse, et celle de localité avait en grande partie usurpé sa place. L'idée d'entité s'était noyée dans l'idée de lieu. L'étroit espace qui confinait ce qui avait été le corps devenait maintenant le corps lui-même. À la longue, comme il arrive souvent à l'homme qui dort (le sommeil et le monde du sommeil sont les seules figurations de la Mort), à la longue, comme il arrivait sur la terre à l'homme profondément endormi, quand un éclair de lumière le faisait tressaillir dans un demi-réveil, le laissant à moitié roulé dans ses rêves,—de même pour moi, dans l'étroit embrassement de l'Ombre, vint cette lumière qui seule peut-être avait pouvoir de me faire tressaillir,—la lumière de l'Amour immortel! Des hommes vinrent travailler au tombeau qui m'enfermait dans sa nuit. Ils enlevèrent la terre humide. Sur mes os poudroyants descendit la bière d'Una.

Et puis, une fois encore, tout fut néant. Cette lueur nébuleuse s'était éteinte. Cet imperceptible frémissement s'était évanoui dans l'immobilité. Bien des lustres se sont écoulés. La poussière est retournée à la poussière. Le ver n'avait plus rien à manger. Le sentiment de l'être avait à la longue entièrement disparu, et à sa place,—à la place de toutes choses,—régnaient suprêmes et éternels autocrates, le Lieu et le Temps. Pour ce qui n'était pas,—pour ce qui n'avait pas de forme,—pour ce qui n'avait pas de pensée,—pour ce qui n'avait pas de sentiment,—pour ce qui était sans âme et ne possédait plus un atome de matière,—pour tout ce néant et toute cette immortalité, le tombeau était encore un habitacle,—les heures corrosives, une société.


[CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION]

Je t'apporterai le feu.
Euripide.—Andromaque.

Eiros.—Pourquoi m'appelles-tu Eiros?

Charmion.—Ainsi t'appelleras-tu désormais. Tu dois oublier aussi mon nom terrestre et me nommer Charmion.