Elle regarda par-dessus son épaule comme si elle craignait d'être entendue et, rapprochant sa chaise, portant à ses lèvres un petit éventail d'ivoire, elle dit dans un souffle:

—C'est le comte lui-même, mon pauvre fou d'Olenski, qui ne demande qu'à la reprendre sans conditions!...

—Grand Dieu! s'écria Archer, en se levant d'un bond.

—Vous êtes épouvanté! Oui, je comprends. Je ne défends pas le pauvre Stanislas, quoiqu'il m'appelle sa meilleure amie. Il ne se défend pas lui-même. Il se jette aux pieds d'Ellen en ma personne.—Elle frappa sur sa maigre poitrine.—J'ai sa lettre là...

—Une lettre? Mme Olenska le sait-elle? balbutia Archer, sentant la tête lui tourner.

La marquise fit un geste négatif.

—Du temps, du temps... il me faut du temps... Je connais mon Ellen, hautaine, intraitable, dirais-je presque implacable, pardonnant difficilement...

—Mais pardonner est une chose... retourner dans cet enfer, en est une autre.

—Hélas! dit la marquise. C'est ainsi qu'elle décrit la maison de son mari! Mais du côté matériel, savez-vous ce qu'elle sacrifie? Ces roses-là sur le canapé; mais il en a des kilomètres, sous verre et à l'air libre, dans ses merveilleux jardins de Nice! Et les bijoux, les perles historiques, les émeraudes de Sobieski, les zibelines! Bah! elle ne se soucie pas de tout cela. L'art et la beauté, voilà ce qui l'attire... des tableaux, un mobilier sans prix, de la musique, une conversation brillante... et ça, ce sont des choses, cher monsieur, dont on n'a aucune idée ici. Elle possédait tout cela, et recevait les hommages des plus grands personnages... Elle me dit qu'on ne la trouve pas jolie à New-York. Est-ce possible? Mais son portrait a été peint neuf fois! Les plus grands artistes d'Europe ont sollicité le privilège de la faire poser. Tout cela, n'est-ce rien? Et le remords d'un mari qui l'adore?...

Le visage de la marquise Manson prit une telle expression d'extase rétrospective qu'il aurait excité la gaîté d'Archer, si Archer eût été en humeur de rire. La marquise lui semblait venir en droite ligne de l'enfer qu'avait fui la comtesse Olenska.