Archer, debout sous la véranda, regardait curieusement cette scène. Des aloès dans des grands pots de faïence turquoise, placés sur des socles jaunes, flanquaient les marches du perron: et en contre-bas de la véranda s'épanouissait une bordure d'hortensias bleus et de géraniums rouges. Derrière le jeune homme, les portes-fenêtres à la française, garnies de rideaux de dentelle ondoyants, laissaient entrevoir, sur le parquet du salon, des poufs de cretonne, des fauteuils crapauds, et de petites tables recouvertes de velours, chargées de minuscules bibelots d'argent.
La réunion annuelle du Tir-à-l'Arc de Newport avait toujours lieu chez les Beaufort. Ce sport n'avait connu jusqu'alors d'autre rival que le croquet: mais il allait bientôt abdiquer devant le lawn-tennis, quoique ce dernier jeu fut encore considéré comme trop violent, trop inélégant, et convenant mal aux réunions mondaines: pour faire valoir de fraîches toilettes et de gracieuses attitudes, rien ne valait le tir à l'arc.
Archer assistait en étranger à ce spectacle familier. Comment la vie pouvait-elle continuer aussi pareille, quand lui-même était devenu si différent? C'était à Newport qu'il avait, pour la première fois, compris l'étendue du changement qui s'était fait en lui. À New-York, l'hiver précédent, après s'être installé avec May dans leur maison neuve, la reprise de ses habitudes, de son activité professionnelle, l'avait aidé à renouer avec le passé. Puis, il s'était intéressé au choix d'un brillant steppeur gris, destiné au coupé de May; bravant la désapprobation de la famille, il avait arrangé sa bibliothèque selon les idées nouvelles: sur les murs un papier sombre, imitant le cuir, qui s'harmonisait aux bibliothèques Eastlake. Et il avait voulu de grands fauteuils lourds, bas et trapus, dans le style nouveau des «meubles sincères.» Au Century Club il avait retrouvé Ned Winsett, et au Knickerbocker Club les jeunes élégants de son milieu. Ainsi, entre ses heures de bureau, les dîners en ville du jeune ménage et ceux qu'ils donnaient eux-mêmes, les soirées à l'Opéra ou à la comédie, ce premier hiver lui avait paru la continuation des hivers précédents.
Mais à Newport, il n'était relevé des obligations professionnelles que pour subir celle des amusements. En vain avait-il proposé à May de passer l'été sur la côte du Maine, dans une île éloignée où quelques Bostoniens hardis campaient au milieu de magnifiques paysages. Les Welland allaient toujours à Newport, où ils possédaient une villa carrée sur la falaise. Mrs Welland fit comprendre à son gendre qu'il était inutile que May se fût fatiguée à essayer des toilettes d'été à Paris, si elle ne devait pas les porter. May, elle-même, ne pouvait comprendre la répugnance d'Archer à passer un été mondain à Newport. L'endroit lui avait toujours plu autrefois: pourquoi ne lui plairait-il plus maintenant qu'il s'y trouvait avec sa femme? Il n'y avait rien à répondre à cela.
Certes, il n'était pas insensible au bonheur d'être le mari d'une des plus belles femmes de New-York, surtout quand cette femme était en même temps parfaitement gracieuse et raisonnable. Si le souvenir de la tempête qui l'avait secoué à la veille de son mariage le hantait encore, il était décidé à n'y voir que le dernier épisode du roman de sa jeunesse. L'idée que, de sang-froid, il avait pu penser un instant à épouser la comtesse Olenska, lui semblait parfaitement absurde. Ellen n'était plus pour lui qu'une image émouvante parmi les fantômes du passé... Et pourtant ce passé n'avait pas cessé de l'obséder: et ce beau monde de Newport, affairé à son puéril plaisir, le choquait comme s'il avait vu des enfants jouer sur une tombe.
Il entendit un bruissement de jupes, et la marquise Manson parut derrière lui. Comme à son ordinaire, elle avait un de ces accoutrements bizarres dont elle avait le secret. Elle portait une capeline de paille d'Italie retenue par des enroulements de gaze fanée; sur son épaule se balançait une petite ombrelle de velours noir à manche d'ivoire ciselé.
—Mon cher Newland! J'ignorais que vous fussiez ici avec May... Vous n'êtes arrivé qu'hier, dites-vous?... Le devoir professionnel! Je comprends... Beaucoup de maris, je le sais, ne peuvent rejoindre leurs femmes que pour la fin de semaine.—Elle pencha la tête de côté et regarda Archer d'un air langoureux.—Mais le mariage est un long sacrifice: je l'ai souvent dit à mon Ellen.
Archer se sentit comme un arrêt au cœur. Une fois déjà, il avait éprouvé cette sensation d'être séparé du monde extérieur. Puis il entendit Medora répondre à une question qu'il avait dû lui poser sans s'en rendre compte:
—Non, disait-elle, je ne suis ici qu'en passant: je viens de Portsmouth où je suis chez les Blenker. Beaufort a été assez aimable pour envoyer ses fameux trotteurs me chercher ce matin, afin que je puisse entrevoir le garden-party de Regina. Ce soir, je retourne chez mes amis. Ces chers originaux ont loué une vieille ferme où ils réunissent des gens intéressants.—Elle baissa ses paupières et ajouta, rougissant légèrement:—Cette semaine, le docteur Agathon Carver doit organiser une série de réunions pour parler de la «Pensée intérieure.» Quel contraste avec ce joli spectacle! fît-elle, minaudant. Mais j'ai toujours vécu de contrastes! Pour moi, la monotonie, c'est la mort. J'ai toujours dit à mon Ellen: «Méfie-toi de la monotonie: elle est mère de tous les péchés mortels.» Mais ma pauvre enfant traverse une phase d'exaltation, d'horreur du monde. Vous savez, sans doute, qu'elle a refusé de venir à Newport, même chez sa grand'mère Mingott. Et quel mal j'ai eu pour l'amener avec moi chez les Blenker! Ah! si seulement elle m'avait écoutée, quand il était encore temps! Son mari lui rouvrait la porte... Mais si nous descendions sur la pelouse? Je sais que votre May concourt pour le prix.
Ils virent venir à eux Beaufort, une orchidée à la boutonnière. Archer, qui ne l'avait pas revu depuis quelques mois, le trouva changé. Haut en couleurs et trop serré dans sa redingote anglaise, il apparaissait lourd et bouffi dans la lumière crue de ce jour d'été. Toutes sortes de rumeurs circulaient à son propos. Il venait de faire sur son yacht une longue croisière aux Antilles, et on disait qu'à chaque escale on l'avait vu en compagnie d'une dame qui ressemblait beaucoup à Miss Fanny Ring. Le yacht luxueux, avec ses salles de bains et ses cabines tendues de soie, passait pour avoir coûté un million de dollars; et le collier de perles que Julius Beaufort, à son retour, avait offert à sa femme avait la magnificence d'un don expiatoire. La fortune du banquier était de taille à supporter ce train; pourtant d'inquiétantes rumeurs persistaient à courir dans Wall Street. Pour les uns, il avait fait des spéculations malheureuses sur les chemins de fer; d'après d'autres, il se serait laissé dévorer par une demi-mondaine rapace. À chacun de ces mauvais bruits Beaufort répondait par une nouvelle prodigalité: il agrandissait ses serres, achetait un nouveau cheval de courses, ajoutait à sa galerie un Meissonier ou un Cabanel.