Quand le jour de la réception des Sillerton approcha, May ne fut rassurée que lorsqu'Archer parla de louer un buggy pour aller à un haras près de Portsmouth, choisir un second cheval pour le coupé. Cette idée était née dans son esprit, le jour même où on avait parlé de l'invitation des Emerson Sillerton, mais il s'était gardé d'en rien dire. Il avait poussé la précaution jusqu'à louer par avance une paire de vieux trotteurs qui pouvaient encore faire leurs dix-huit milles, et, se levant de table avant les autres, il monta dans la légère voiture et partit.

La journée était délicieuse. Au-dessus de la mer miroitante, un léger vent du Nord faisait courir de petits nuages blancs dans un ciel outremer. Les rues étaient désertes; Archer traversa rapidement la ville et longea la plage qui s'étend au delà. Même en menant doucement ses chevaux, il arriverait au haras avant trois heures. Il aurait le temps d'examiner le cheval, de l'essayer même, et il jouirait ensuite de quatre heures de liberté.

Il ne s'avouait pas qu'il désirait revoir Mme Olenska: il croyait qu'elle profiterait probablement de l'occasion pour venir à Newport avec les Blenker voir sa grand'mère. Mais depuis qu'il l'avait aperçue dans le parc de Mrs Mingott, il était tourmenté du désir de connaître l'endroit où elle vivait. Ce désir le poursuivait, jour et nuit, indéfinissable, obsédant, comme l'idée fixe d'un malade qui veut manger d'une chose goûtée autrefois et depuis longtemps oubliée. Au delà de cette idée, il ne voyait rien, ne savait où elle le mènerait. Il ne sentait aucun désir de parler à Mme Olenska, ni même d'entendre sa voix. Il voulait simplement emporter en lui la vision du ciel et de la mer qui l'encadraient: alors le reste du monde lui paraîtrait peut-être moins vide.

Arrivé au haras, il vit tout de suite que le cheval ne lui convenait pas. À trois heures, il remonta dans le buggy et prit le chemin de traverse, qui conduisait à Portsmouth.

Le vent était tombé et une vapeur légère, suspendue au-dessus de l'horizon, attendait le retour de la marée pour s'étendre sur l'estuaire. Tout autour de lui, une lumière d'or inondait les champs et les bois. Il passa devant ces maisons de bois entourées de vergers, devant des prés et des bouquets de chênes rabougris, prit une route qui s'allongeait entre des haies bordées de ronces et de verges d'or, au bout de laquelle scintillait le bleu. À gauche se détachait sur un groupe de chênes et d'érables une longue maison délabrée qui portait encore des traces de peinture blanche.

En face de la barrière, se trouvait un de ces hangars de la Nouvelle-Angleterre destinés à abriter les machines agricoles du fermier et les attelages des visiteurs. Archer y attacha ses chevaux et se dirigea vers la maison. Il vit la petite pelouse négligée, le jardin de buis inculte, les dahlias et les buissons de roses roussis foisonnant autour d'un petit pavillon en treillage blanc. Un Cupidon de bois, privé de son arc et de ses flèches, surmontait le pavillon, et continuait, désarmé, à viser l'entrée du jardin.

Archer s'appuya contre la barrière. Il ne voyait personne,—aucun son ne venait des fenêtres ouvertes de la maison. Seul un vieux terre-neuve sommeillait devant la porte, gardien aussi inoffensif que le Cupidon désarmé.

Longtemps Archer resta là, imprégnant ses yeux de cette maison, de ce jardin, dont il subissait le charme somnolent. Enfin, il prit conscience de l'heure qui s'avançait. Allait-il déjà s'en retourner? Il restait là, indécis. Tout à coup, il éprouva le désir de voir l'intérieur de la maison, les chambres où vivait Ellen. Si elle était absente, comme il le croyait, rien ne l'empêchait d'aller sonner à la porte; il pouvait se nommer, et demander la permission d'écrire un mot dans le salon. Puis il se ravisa et, traversant la pelouse, gagna le jardin. Dans le kiosque, il aperçut une ombrelle rose. Cette ombrelle l'attira comme un aimant. Ce ne pouvait être que celle d'Ellen! Il entra dans le kiosque, ramassa l'ombrelle, et, assis sur le banc boiteux, il porta à ses lèvres le joli manche sculpté. Tout à coup il entendit un froufrou de jupes: quelqu'un venait vers lui.

—Mr Archer! s'écria une voix jeune et gaie. Levant les yeux, il vit devant lui la plus jeune et la plus plantureuse des demoiselles Blenker, les cheveux blonds en désordre, la robe chiffonnée.

—Mon Dieu, d'où sortez-vous? s'écria-t-elle. Je devais être profondément endormie dans le hamac. Ils sont tous à Newport. Avez-vous sonné?