Dans le hall, pendant que Mrs Welland et May s'enveloppaient dans leurs fourrures, Archer s'aperçut que la comtesse Olenska le regardait avec un sourire où se lisait une interrogation discrète.

—Sûrement, vous savez déjà la nouvelle, dit-il, répondant à ce regard en riant d'un air confus. May m'a reproché de ne pas vous l'avoir apprise hier à l'Opéra. Elle m'avait recommandé de vous annoncer nos fiançailles; mais je n'ai pas pu, dans cette foule.

Le sourire de la comtesse Olenska, de ses yeux descendit à ses lèvres. Elle parut plus jeune, plus pareille à cette Ellen Mingott, brune et hardie, sa camarade d'autrefois.

—Naturellement je sais... je vous félicite et je vous excuse. On n'annonce pas ces choses-là dans une foule.

Les dames étaient sur le seuil de la porte et la Comtesse leur tendit la main.—Adieu. Venez me voir un jour, dit-elle en s'adressant brusquement à Archer.

Dans la voiture, en descendant la Cinquième Avenue, ils parlèrent de Mrs Mingott, de son âge, de son esprit, de toutes ses étonnantes originalités, mais personne ne fit allusion à Ellen Olenska. Archer savait cependant que Mrs Welland pensait: «C'est une erreur qu'Ellen commet de se promener, le lendemain de son arrivée, avec Julius Beaufort dans la Cinquième Avenue à l'heure de la foule élégante.» Et le jeune homme lui-même ajoutait mentalement: «Elle devrait savoir qu'un fiancé ne passe pas son temps chez les dames; mais c'est probablement comme ça que ça se passe dans le monde où elle a vécu, et où on n'a pas autre chose à faire.» Et, en dépit des goûts cosmopolites dont il se piquait, Newland remercia le ciel d'être un citoyen de New-York, et sur le point de s'allier à une jeune fille de son espèce.

[V]

Le lendemain soir, le vieux Sillerton Jackson vint dîner chez les Archer.

Mrs Archer, personne timide et retirée du monde, aimait néanmoins à, être bien informée de ce qui s'y passait. Mr Sillerton Jackson appliquait à l'investigation des affaires d'autrui une passion de collectionneur et une science de naturaliste. Il vivait avec sa sœur, Miss Sophy Jackson, qu'on invitait, à défaut de son frère, quand on ne pouvait pas mettre la main sur lui, et qui lui rapportait ainsi des bribes de menus racontars qui remplissaient quelquefois utilement les vides de ses informations.

Quand Mrs Archer désirait un renseignement, elle demandait à Mr Jackson de venir dîner; et, comme elle honorait peu de personnes de ses invitations, et qu'elle et Janey formaient un excellent auditoire, Mr Jackson acceptait presque toujours, au lieu d'envoyer sa sœur. S'il avait pu dicter ses conditions, il aurait choisi un soir où Newland était sorti... non par manque de sympathie pour le jeune homme, (ils s'entendaient merveilleusement à leur cercle), mais parce que le vieux conteur sentait quelquefois, chez Newland, une tendance à peser ses témoignages que les dames de la famille n'accusaient jamais.