Cependant, malgré la fermeté de son attitude, la vieille Catherine ne se remit pas tout à fait d'aplomb. Cette indifférence qui est un effet de l'âge n'avait pas diminué sa curiosité pour les affaires des autres, mais lui avait enlevé toute pitié pour leurs chagrins. Elle parut n'éprouver aucune difficulté à chasser le désastre Beaufort de sa pensée. Mais, pour la première fois, elle commença de s'intéresser à certains membres de sa famille auxquels jusqu'alors elle n'avait témoigné aucun intérêt.
Mr Welland, en particulier, eut ce privilège d'attirer son attention. C'était celui de ses gendres qu'elle avait le plus constamment ignoré, et tous les efforts de sa femme pour le représenter comme un esprit rare (si seulement il avait voulu se faire valoir) n'avaient provoqué chez elle qu'un gloussement de dérision. Mais comme valétudinaire il méritait la considération; Mrs Mingott l'invita à venir la voir, afin de comparer leurs régimes, dès que sa température le permettrait.
Vingt-quatre heures après l'envoi de la dépêche à Mme Olenska, un télégramme annonça qu'elle arriverait de Washington le lendemain soir. Qui prendrait le bac pour aller la chercher au terminus de Jersey City? Chez les Welland, où les Newland Archer se trouvaient à déjeuner, la difficulté semblait aussi insurmontable que si le Hudson avait été l'Atlantique, et la discussion devint très animée. Mrs Welland ne pouvait aller à la rencontre de sa nièce puisqu'elle devait accompagner son mari chez Mrs Mingott, et qu'il fallait garder le coupé pour ramener Mr Welland, s'il se trouvait trop impressionné par cette première visite à sa belle-mère après l'attaque. Les fils Welland seraient à leurs affaires. La voiture de Mrs Mingott devait aller chercher Mr Lovell Mingott, qui arrivait à cette même heure à une autre gare, et on ne pouvait demander à May, par un soir d'hiver, d'aller seule jusqu'à Jersey City, même dans sa voiture. Pourtant, ce serait peu aimable, et contraire au désir de Mrs Mingott, de laisser arriver Mme Olenska sans qu'un membre de la famille l'attendît à la gare. Archer proposa:
—Voulez-vous que j'aille la chercher? Je peux facilement quitter mon bureau assez tôt pour retrouver le coupé au bac, si May veut l'y envoyer.
Pendant qu'il parlait, il sentait son cœur battre follement.
Mrs Welland poussa un soupir de soulagement, et May enveloppa son mari d'un sourire approbateur.
—Vous voyez, maman, tout s'arrange, dit-elle, se penchant pour déposer un baiser d'adieu sur le front inquiet de sa mère.
Le coupé de May l'attendait à la porte. En s'installant, elle dit à son mari:
—Expliquez-moi comment vous pourrez aller demain au-devant d'Ellen, et la ramener, si vous partez pour Washington?
—Je ne vais plus à Washington. Le procès est ajourné.