Ce soir-là, quand Archer descendit, il ne trouva personne au salon. Il devait dîner seul avec sa femme; toutes les sorties du soir avaient été suspendues depuis la maladie de Mrs Manson Mingott, et il fut surpris que May, si exacte, ne l'eût pas devancé.

Elle apparut enfin, en robe décolletée étroitement lacée: le protocole de leur monde exigeait la grande toilette, même en famille. Pas une coque ne manquait aux rouleaux compliqués de ses cheveux blonds. Mais Archer lui trouva le teint pâle et les traits tirés.

—Qu'êtes-vous devenu? demanda-t-elle. Je vous ai attendu chez grand'mère. Ellen est arrivée seule, disant qu'elle vous avait laissé en route, que vous aviez dû courir à vos affaires. Rien de fâcheux?

—Non; quelques lettres à expédier.

—Je regrette bien que vous ne soyez pas venu chez grand'mère; sans doute ces lettres étaient urgentes?

—Oui, fit-il, gêné par cette insistance.

C'est vrai qu'il avait promis, le matin, d'aller retrouver May chez sa grand'mère. Cela l'irritait qu'un si léger manquement fût relevé contre lui après deux ans de mariage. Il était las de vivre dans la fiction d'une lune de miel qui avait les exigences de la passion sans en avoir la chaleur.

Pendant le dîner, May lui apprit la nouvelle qui courait New-York. On disait que les Beaufort ne quittaient pas la ville, que Beaufort allait entrer dans une affaire d'assurances. Un tel aplomb passait toute imagination. Puis la conversation tourna dans l'étroit cercle habituel; mais Archer remarqua que sa femme ne fit aucune allusion à Mme Olenska, ni à l'accueil qu'avait fait à celle-ci la vieille Catherine. Ce silence ne laissait pas d'avoir quelque chose d'inquiétant.

Dans la bibliothèque, Archer alluma une cigarette et ouvrit un livre, tandis que May prenait son panier à ouvrage, et, approchant un fauteuil de la lampe voilée de vert, découvrait un coussin qu'elle brodait pour Newland. Elle n'était pas trop habile ouvrière: ses grandes mains fortes étaient faites pour tenir les guides ou la rame. Mais toutes les femmes brodant des coussins pour leurs maris, elle n'aurait pas manqué à cet acte de dévotion conjugale.

Archer, quand il levait les yeux, la voyait penchée sur son métier. Ses manches courtes, bordées de ruches, découvraient ses bras ronds et fermes; le saphir de ses fiançailles brillait à sa main gauche, au-dessus de sa large alliance d'or, et l'autre main perçait lentement et laborieusement le canevas. En la voyant assise ainsi, sous la lampe, Archer se disait avec une sorte de découragement qu'il saurait toujours toutes les pensées que recelait ce front pur; que jamais, au cours des années à venir, elle ne le surprendrait par une fantaisie, une idée nouvelle, une faiblesse, une violence ou une émotion. Pendant leurs courtes fiançailles, elle avait épuisé tout ce qu'il y avait en elle de poétique et de romanesque. Maintenant, May mûrissait tranquillement, en une exacte reproduction de sa mère; et mystérieusement, et par suite du même développement, elle tendait à faire de lui un second Mr Welland. Il posa son livre et se leva. Elle redressa la tête.