Tout le monde savait quels étaient ces privilégiés: les Dagonet de Washington Square, qui descendaient d'une vieille famille anglaise alliée aux Fox; les Lanning, qui s'étaient entre-alliés avec les descendants du comte de Grasse, et les van der Luyden, descendants directs du premier gouverneur hollandais de New-York, et apparentés depuis plusieurs générations aux aristocraties française et anglaise.

Les Lanning n'étaient plus représentés que par deux vieilles demoiselles: heureuses parmi leurs souvenirs du passé, elles vivaient entourées de portraits de famille et de solides meubles en acajou du XVIIIe siècle. Les Dagonet formaient un clan considérable, allié aux familles les plus honorables de Baltimore et de Philadelphie; mais les van der Luyden, qui étaient au-dessus d'eux tous, disparaissaient dans une sorte de pénombre ultra-terrestre, d'où seules émergeaient les deux figures de Mr et de Mrs Henry van der Luyden.

Mrs Henry van der Luyden était née Louisa Dagonet. Sa mère avait été la petite-fille du colonel du Lac, d'une ancienne famille de l'île de Jersey. Après s'être battu sous Cornwallis, il s'était fixé, la guerre finie, dans le Maryland, avec sa jeune femme, lady Angelica Trevenna, cinquième fille du Earl de Saint-Austrey. Les liens de famille entre les Dagonet et les du Lac, et leurs aristocratiques parents gallois, étaient toujours restés étroits et cordiaux. Mr et Mrs van der Luyden avaient séjourné plus d'une fois chez le duc de Saint-Austrey, chef de la famille, dans sa propriété du pays de Galles, et le duc avait souvent manifesté l'intention de leur rendre leur visite,—sans la duchesse, qui redoutait la traversée.

Mr et Mrs van der Luyden partageaient leur temps entre Trevenna, leur terre dans le Maryland, et Skuytercliff, leur grand domaine sur l'Hudson. Ce domaine avait été accordé par le gouvernement hollandais au premier Gouverneur de la colonie, en récompense de ses services, et Mr van der Luyden portait encore le titre de «Patroon,» titre comprenant des droits seigneuriaux et qui avait été conféré par la compagnie de colonisation néerlandaise, vers le milieu du XVIIe siècle, aux premiers propriétaires sur l'Hudson. Le pompeux hôtel des van der Luyden dans Madison Avenue n'était que rarement habité, et ne s'ouvrait qu'aux intimes pendant leurs brèves apparitions à New-York.

—Je voudrais que tu m'accompagnes, Newland, lui dit tout à coup sa mère, au moment de monter dans le coupé «Brown.» Louisa a beaucoup d'affection pour toi: et puis, c'est à cause de May que je fais cette démarche. Si nous ne nous tenons pas entre nous, c'est l'effondrement de la société.

[VII]

Mrs Henry van der Luyden écouta en silence le récit de sa cousine.

Mrs van der Luyden était toujours silencieuse: mais on savait que, peu confiante par nature et par éducation, elle était néanmoins très bonne pour ceux auxquels elle était vraiment attachée. On avait beau être de ceux-là, on n'en sentait pas moins un froid descendre des hauts lambris blancs du salon de Madison Avenue, où les fauteuils de brocart n'étaient débarrassés de leurs housses que pour le passage des maîtres, tandis que le trumeau doré de la cheminée, et le magnifique cadre du portrait de Lady Angelica du Lac, par Gainsborough, restaient toujours voilés de gaze.

Le portrait de Mrs van der Luyden, en robe de velours noir garnie de point de Venise, faisait face à celui de la belle aïeule. Ce tableau, peint par Huntington, le peintre attitré de l'aristocratie new-yorkaise, passait pour «aussi beau qu'un Cabanel,» et, malgré vingt ans écoulés, il était toujours d'une ressemblance parfaite. Assise sous sa propre effigie, Mrs van der Luyden aurait pu passer pour la sœur jumelle de la jeune femme blonde légèrement appuyée sur un fauteuil doré devant un rideau de reps vert. Mrs van der Luyden continuait à porter du velours noir, garni de point de Venise, quand elle allait dans le monde, ou plutôt,—car elle ne dînait jamais en ville,—quand elle ouvrait ses salons. Ses cheveux blonds, qui formaient sur son front étroit une série de pointes lisses à moitié superposées, s'étaient décolorés sans grisonner, et le nez droit séparant ses pâles yeux trop rapprochés était seulement un peu plus pincé qu'au temps du portrait. Elle rappelait toujours à Newland Archer un de ces corps pris dans les glaciers, qui gardent miraculeusement les couleurs de la vie.

Comme toute sa famille, le jeune homme estimait beaucoup Mrs van der Luyden, mais il était plus intimidé par sa douceur glaciale que par la mine renfrognée de certaines vieilles tantes de sa mère, vieilles filles acariâtres qui disaient toujours «non» par principe, avant de savoir de quoi il s'agissait.