Archer eut un sourire de condescendance. Inutile de prolonger la discussion! On ne connaissait que trop la triste fin des rares gentlemen qui avaient sali leurs manchettes dans les affaires municipales ou dans la politique d'État. Ce n'était plus possible. Le pays appartenait aux nouveaux riches et aux émigrants: les gens comme il faut devaient s'en tenir aux sports ou à la culture intellectuelle.
—La culture?... Oui... Si nous en avions une! Mais la vie intellectuelle ici meurt d'inanition. Elle ne se nourrit que des restes de la tradition européenne qu'ont apportée vos arrière-grands'pères. Vous n'êtes qu'une pauvre petite minorité; vous n'avez pas de centre, pas de concurrence, pas de clientèle. Vous êtes comme, dans une maison abandonnée, un portrait resté accroché au mur. Vous n'aboutirez jamais à rien, tant que vous ne vous mettrez pas en bras de chemise et que vous ne descendrez pas dans la rue. Ça ou émigrer. Ah Dieu! Si je pouvais émigrer!
Archer n'insista pas et ramena la conversation sur les livres: là, Winsett, éclectique, était toujours intéressant. Émigrer! Comme si un «gentleman» pouvait abandonner son pays! C'était aussi impossible que de se mêler à la politique. Un «gentleman» restait chez lui tout simplement et s'abstenait. Mais on ne ferait pas comprendre cela à Winsett.
Le lendemain matin, Archer parcourut en vain la ville à la recherche de roses jaunes, et arriva en retard à son étude. Il se rendit compte que son absence avait passé inaperçue. Quel inutile assujettissement! Pourquoi n'était-il pas en ce moment sur les sables de Saint-Augustin avec May Welland? Dans les vieilles études, comme celle qui avait à sa tête Mr Letterblair, il y avait toujours deux ou trois jeunes gens riches, sans ambition professionnelle, qui s'asseyaient quelques heures chaque jour devant un bureau. Ainsi pour le monde, pour leur famille, ils étaient «occupés.» Aucun de ces jeunes gens n'avait la prétention de gagner de l'argent, ni même le désir d'avancer dans sa profession, et il leur suffisait de savoir que dans les nobles travaux du droit ils ne dérogeaient pas.
Archer frissonnait à la pensée que lui-même pourrait en être là. Il résistait à la stagnation, il passait ses vacances à voyager, il cultivait les «intellectuels,» il essayait de se «tenir au courant,» comme il l'avait dit un jour à Mme Olenska. Mais une fois marié, que deviendrait cette étroite marge que se réservait sa personnalité? Combien d'autres avant lui avaient rêvé son rêve, qui graduellement s'étaient enfoncés dans les eaux dormantes de la vie fortunée!
Du cabinet de Mr Letterblair, il envoya un mot à Mme Olenska, lui demandant si elle pouvait le recevoir dans l'après-midi. Au cercle, il ne trouva pas de réponse, et n'en reçut pas le jour suivant. Ce silence l'humilia: le lendemain matin, il vit un superbe bouquet de roses jaunes à la devanture d'un fleuriste, mais s'abstint de l'envoyer. Le troisième jour enfin, il reçut par la poste quelques lignes de Mme Olenska. À son grand étonnement, elles étaient datées de Skuytercliff, où les van der Luyden s'étaient retirés aussitôt après avoir embarqué le Duc. «Je me suis évadée, écrivait-elle brusquement et sans préambule, le lendemain du jour où je vous ai rencontré au théâtre. Je voulais être tranquille, réfléchir. Vous aviez raison de me dire toute la bonté de mes hôtes. Je me sens en sécurité ici. Je voudrais que vous y fussiez avec nous.» Elle terminait par une formule banale, sans allusion à la date de son retour.
Le ton de la lettre surprit le jeune homme. De quoi Mme Olenska s'évadait-elle, et pourquoi avait-elle besoin de se sentir en sécurité? Il pensa d'abord que quelque nouveau danger venu d'Europe pouvait planer sur elle; puis il réfléchit qu'elle avait peut-être dans sa manière d'écrire quelque exagération pittoresque. Du reste, elle devait être capricieuse et se fatiguer facilement de ce qui la divertissait un moment.
Il souriait à la pensée des van der Luyden l'amenant une seconde fois à Skuytercliff, et cette fois pour un temps indéfini. Les portes de Skuytercliff s'ouvraient rarement, et un cérémonieux week-end était tout ce que pouvaient espérer les privilégiés. Mais Archer avait vu à Paris la délicieuse pièce du Labiche: le Voyage de M. Perrichon, et se rappelait l'attachement tenace et profond de M. Perrichon pour le jeune homme qu'il avait retiré du glacier. Les van der Luyden avaient retiré Mme Olenska de la crevasse où la société de New-York avait failli la précipiter, et outre la sympathie qu'elle leur inspirait, ils sentaient couver en eux le désir d'assurer son sauvetage.
Archer, en apprenant le départ de la jeune femme, se rappela aussitôt qu'il venait de refuser une invitation à aller passer le dimanche chez les Reggie Chivers dans leur propriété à quelques kilomètres de Skuytercliff.
Il en avait assez, depuis longtemps, des parties bruyantes de Highbank, des courses de luge, des promenades en traîneau, des longues marches dans la neige, des flirts innocents et des plaisanteries aussi innocentes, mais plus insipides encore. Il venait de recevoir une caisse de livres nouveaux de son libraire à Londres, et aurait une tranquille journée chez lui avec ses auteurs préférés. Pourtant, tout en froissant entre ses doigts la lettre de Mme Olenska, il alla dans le salon de lecture du cercle, rédigea un télégramme et le fit partir immédiatement. Il savait que Mrs Reggie avait toujours de la place pour un invité de la dernière heure, et qu'il pouvait compter sur son accueil.