Beaufort le savait et ne devait pas s'en étonner, mais qu'il eût entrepris le long trajet pour une si petite récompense, voilà qui pouvait donner la mesure de son zèle. Il était clair qu'il poursuivait Mme Olenska, et quand il poursuivait une jolie femme, Beaufort n'avait qu'un but. Son intérieur morose l'excédait depuis longtemps: et les consolations permanentes qu'il s'était octroyées ne l'empêchaient pas de se mettre en quête d'aventures amoureuses dans son monde. Tel était l'homme que Mme Olenska avait fui. Était-elle obsédée par ses importunités? Doutait-elle d'elle-même, ou encore cette fuite n'était-elle qu'une feinte et son départ de New-York une simple manœuvre? Archer ne le pensait pas. Si peu qu'il eût vu Mme Olenska, il croyait commencer à lire sur son visage, et il avait été témoin de son désarroi à l'apparition soudaine de Beaufort. Mais qu'elle eût fui Beaufort, n'était-ce pas là le danger pour Archer?

Jugeant Beaufort, et sans doute le méprisant, il était possible néanmoins qu'elle fût attirée vers lui, par tout ce qui composait son prestige: ses relations à New-York et à Londres, son commerce familier avec des artistes et des acteurs, son dédain des préjugés locaux. Beaufort était un parvenu sans éducation, mais les circonstances de sa vie et une certaine vivacité d'esprit naturelle, rendaient sa conversation plus intéressante que celle d'hommes plus distingués, mais dont l'horizon n'avait jamais débordé New-York. Comment une jeune femme revenue d'un monde plus vaste ne serait-elle pas sensible à ce contraste?

Mme Olenska avait dit à Archer qu'elle et lui ne parlaient pas la même langue, et il sentait que jusqu'à un certain point c'était vrai. Mais cette langue d'Ellen Olenska, Beaufort en connaissait toutes les nuances; il pouvait lui donner la réplique. Il y avait dans toute sa mentalité une certaine ressemblance avec ce que laissait entrevoir la courte lettre du comte Olenski. Cela aurait pu être un désavantage pour lui; mais Archer ne croyait pas qu'Ellen Olenska dût se dérober nécessairement à tout ce qui lui rappellerait le passé. Elle pouvait, tout en se croyant révoltée contre ce passé, en subir encore le charme.

C'est ainsi que le jeune homme s'efforçait d'analyser, avec une triste impartialité, la situation de Beaufort et de sa victime.

En arrivant chez lui, Archer déballa les livres qui étaient arrivés de Londres. L'envoi contenait de nombreux ouvrages qu'il attendait impatiemment: un nouveau volume d'Herbert Spencer, le dernier livre d'Edmond de Goncourt, un roman intitulé Middlemarch, dont parlaient les revues. Le jeune homme avait refusé trois invitations à dîner pour jouir de ce régal; mais tout en tournant les pages, il ne savait pas ce qu'il lisait, et les livres, l'un après l'autre, lui tombèrent des mains. Tout à coup, parmi eux, il avisa un petit volume de vers qu'il avait demandé sur la foi du titre: The House of Life. Il l'ouvrit et se trouva plongé dans une atmosphère qu'il n'avait jamais connue dans ses lectures, atmosphère chaude, voluptueuse et, cependant, d'une si ineffable tendresse qu'elle donnait à la passion une nouvelle beauté pathétique et obsédante. Toute la nuit, il poursuivit à travers ces pages enchantées la vision d'une femme qui avait le visage de Mme Olenska; mais, quand il s'éveilla le lendemain et qu'il vit les maisons en face de ses fenêtres et pensa au cabinet de Mr Letterblair, au banc de famille dans Grace Church, l'heure passée dans le parc de Skuytercliff devint aussi irréelle que ses rêves de la nuit...

—Mon Dieu, que tu es pâle, Newland! observa Janey, en le dévisageant lorsqu'il descendit pour le petit déjeuner; et sa mère ajouta:—Newland, mon chéri, j'ai remarqué que tu toussais ces jours-ci. J'espère que tu ne te laisses pas surmener.

Les deux femmes étaient convaincues que, sous le despotisme de Mr Leterblair, le jeune homme s'épuisait au travail, et Archer n'avait jamais cru nécessaire de les détromper.

Les jours suivants se traînèrent péniblement. La monotonie de sa vie lui mettait dans la bouche comme un goût de cendres; par moment, il avait le sentiment d'être enterré vivant. Il ne savait plus rien de Mme Olenska ni de la petite maison. Quand il rencontrait Beaufort au cercle, ils échangeaient un signe de tête silencieux à travers les tables de whist.

Le quatrième jour, il trouva, en rentrant chez lui, un billet ainsi conçu: «Venez tard demain, il faut que je vous explique. Ellen.» Le jeune homme, qui dînait en ville, mit le petit mot dans sa poche. Après le dîner, il se rendit au théâtre, et ce ne fut qu'après minuit, de retour chez lui, qu'il relut lentement cette missive. Il y avait plusieurs manières d'y répondre. Il les étudia toutes, en un examen approfondi, au cours d'une nuit sans sommeil. Celle qu'il choisit fut de faire rapidement sa valise, et de sauter dans le bateau qui partait le lendemain pour Saint-Augustin.

[XVI]