—Nous vous sommes très reconnaissants d'avoir obtenu d'Ellen qu'elle renonce à son projet... Sa grand'mère et son oncle n'avaient pu l'en faire démordre. Tous deux ont écrit que son revirement n'est dû qu'à votre influence... Elle a pour vous une admiration sans bornes... Pauvre Ellen!... Je me demande quel sort l'attend.
—Celui que nous aurons tous travaillé à lui faire, eut-il envie de répondre. Si vous préférez qu'elle soit la maîtresse de Beaufort plutôt que la femme d'un honnête homme..., vous faites tout ce qu'il faut pour cela.
Il songea à ce que Mrs Welland aurait dit, s'il avait tenu ce propos. Il imaginait la soudaine altération de ce visage placide et ferme, qu'une longue maîtrise des détails de la vie matérielle avait marqué d'une apparence d'autorité. Elle gardait une certaine beauté saine qui rappelait celle de May; et Archer se demandait si sa fiancée n'était pas destinée à cette maturité à la fois lourde et innocente. Oh non! il ne voulait pas que May eût l'innocence qui se refuse à la fois à l'expérience et à l'imagination.
—Je crois vraiment, continua Mrs Welland, que si on avait parlé de cette triste histoire dans les journaux, c'eût été le coup de grâce pour mon mari... Je ne sais pas les détails... je n'ai pas voulu les connaître... J'ai refusé à la pauvre Ellen de l'écouter sur ce chapitre... Ayant un malade à soigner, je dois garder mon entrain et ma gaîté... Mais mon mari a été bouleversé: il a fait un peu de fièvre tous les matins, tant que la décision est restée en suspens... C'était sa terreur que sa fille ne vînt à apprendre l'existence de choses pareilles... Vous avez eu naturellement la même préoccupation que nous, cher Newland... nous savions tous que vous pensiez à May!
—Je pense toujours à May, dit le jeune homme, en se levant pour couper court à la conversation.
Il aurait voulu profiter de son entretien avec Mrs Welland pour la presser d'avancer la date du mariage, mais ne trouvant pas d'arguments capables de la convaincre, il fut soulagé de voir rentrer May et son père.
Son seul espoir était d'user de son influence sur sa fiancée, et, la veille de son départ, il alla visiter le jardin délabré de la vieille mission espagnole. L'endroit rappelait des sites européens, et May, jolie à ravir sous un chapeau dont les larges bords ombrageaient ses yeux trop pâles, souriait aux descriptions que faisait Newland de Grenade et de l'Alhambra.
—Nous pourrions voir tout cela au printemps et même passer les fêtes de Pâques à Séville, proposa-t-il, exagérant sa demande pour obtenir une plus large concession.
—Les fêtes de Pâques à Séville! Mais le carême commence dans un mois!
—Enfin, bientôt après Pâques, afin que nous puissions nous embarquer à la fin d'avril...