— Il faudrait alors qu'on l'eût poussée, — répliqua Frome sur le même ton.
Une idée folle lui traversa la tête: «Si des chemineaux étaient passés par là, et si...»
Il recommença de prêter l'oreille, s'imaginant qu'il entendait du bruit à l'intérieur de la maison. Puis il chercha une allumette dans sa poche, et s'agenouillant, il promena doucement la flamme au-dessus de la neige amenée sur les marches. Il était encore à terre lorsque ses yeux aperçurent, en dessous de la porte, un mince rayon de lumière... Qui pouvait bien veiller dans la maison silencieuse?
Quelqu'un descendait l'escalier, et, pour la seconde fois, l'idée des vagabonds l'assaillit...
La porte s'ouvrit et il vit sa femme.
Dans l'encadrement noir de la cuisine, elle apparut anguleuse et grande, ramenant d'une main un couvre-lit de calicot matelassé sur sa maigre poitrine, tandis que de l'autre elle portait une lampe. La lumière, levée à la hauteur de son menton, éclairait sa gorge flasque et le poignet saillant de la main qui maintenait le châle improvisé. La flamme donnait un aspect fantômatique aux creux et aux reliefs de son visage osseux, encadré de papillotes.
Ethan Frome était encore sous l'impression mystique l'heure passée avec Mattie: cette apparition, à ses yeux, avait la netteté aiguë du dernier rêve qui précède le réveil. Il lui semblait voir sa femme pour la première fois.
Zeena s'effaça silencieusement, et les deux promeneurs franchirent le seuil. L'humidité sépulcrale de la cuisine contrastait avec le froid sec de la nuit.
— Vous nous aviez oubliés, n'est-ce pas, Zeena? — dit Ethan d'une voix enjouée, pendant qu'il ôtait la neige de ses chaussures.
— Non, mais je n'ai pas laissé la clé parce que j'étais sûre de ne pouvoir pas dormir.