Pourquoi n'avait-il pas embrassé Mattie quand elle était ainsi près de lui?... Quelques heures plus tôt, il ne se serait même pas posé la question. Quelques minutes même auparavant, alors qu'ils étaient tous deux hors de la maison, il n'aurait pas eu l'audace de songer à lui prendre un baiser. Mais depuis il avait vu ses lèvres à la clarté de la lampe, et il sentait qu'elles étaient siennes désormais.
Maintenant, dans la pleine lumière d'un beau matin, il retrouvait devant ses yeux le visage de Mattie. Et il lui semblait fait, ce visage, avec la pourpre du soleil et la pure blancheur de la neige.
Comme elle avait changé, la chère petite, depuis son arrivée à Starkfield! Lorsqu'il était allé à sa rencontre, à la gare, il se le rappelait bien, elle lui était apparue si frêle et si blanche! Et pendant tout le premier hiver, comme elle frissonnait quand les rafales du nord secouaient les planches minces de la maison, et que la neige chassait comme de la grêle contre les fenêtres mal closes!
Il avait eu peur qu'elle ne détestât cette rude vie de labeur dans le froid et la solitude. Mais pas un geste de mauvaise humeur ne lui avait échappé. Zeena estimait que Mattie, n'ayant aucun autre refuge, devait forcément s'accommoder de la situation. Mais Ethan ne jugeait pas l'explication aussi concluante. — Et, quoi qu'il en fût, pensait-il, Zeena elle-même n'avait jamais appliqué cette théorie à son propre cas.
Si le malheur avait enchaîné auprès d'eux la jeune fille, il en était d'autant plus désolé pour elle.
Mattie Silver était la fille d'un cousin de Zenobia qui avait soulevé à la fois l'envie et l'admiration de toute la famille, en quittant la montagne pour une ville industrielle du Connecticut. Là, il avait épousé une jeune fille de Stamford et repris la droguerie florissante que tenait son beau-père. Par malheur, Orin Silver était un homme de grandes visées, et il était mort trop tôt pour prouver que la fin justifie les moyens. Ses livres avaient révélé trop clairement ce qu'avaient été ces moyens; heureusement pour sa femme et sa fille, on ne les avait examinés qu'après ses obsèques émouvantes. Mrs. Silver était morte des suites de ces fâcheuses révélations. Mattie, à vingt ans, s'était donc trouvée seule pour faire son chemin dans la vie, avec les cinquante dollars que lui avait procurés la vente de son piano.
Tout ce qu'elle savait faire, c'était chiffonner un chapeau, faire du molasses candy[4], réciter la fameuse poésie: Le couvre-feu ne sonnera pas cette nuit, jouer au piano la Corde perdue et un pot-pourri d'après Carmen. Quand elle essaya d'étendre le champ de son activité jusqu'à la sténographie et à la comptabilité, sa santé s'altéra, et six mois passés debout derrière le comptoir d'un magasin de nouveautés ne contribuèrent pas à la rétablir.
Ses parents les plus proches avaient été amenés à placer leurs économies entre les mains de son père. Après sa mort, ils rendirent le bien pour le mal en prodiguant à la jeune fille tous les conseils dont ils disposaient; mais il leur parut excessif de faire davantage, en y ajoutant matériellement.
Toutefois, lorsque le médecin eût conseillé à Zeena de chercher quelqu'un pour l'aider aux travaux domestiques, la famille vit aussitôt l'occasion de tirer de Mattie une espèce de compensation. Mrs. Frome, bien qu'elle ne se fît guère d'illusions sur les capacités de sa jeune cousine, était séduite par la possibilité de la prendre en faute sans courir grand risque de la perdre. C'est ainsi que Mattie vint à Starkfield.
La façon qu'avait Zeena de prendre les gens en faute était silencieuse, mais elle n'en était pas moins décourageante. Pendant les premiers mois, Ethan, alternativement, brûla du désir de voir Mattie se révolter et trembla à la pensée de ce qui pouvait en résulter. Puis, les relations devinrent moins tendues. L'air pur et les longues heures d'été passées au dehors donnèrent du ressort à Mattie, et Zeena, ayant plus de temps à consacrer à ses maladies compliquées, se montra moins attentive aux oublis de la jeune fille. Alors Ethan, qui pliait sous le fardeau de sa ferme peu productive et de sa scierie trop peu moderne, put au moins s'imaginer que la paix régnait à son foyer.