QUI VÉCURENT ENSEMBLE EN PAIX
PENDANT CINQUANTE ANS
Souvent, depuis lors, il s'était dit que cinquante ans c'était un bien long temps pour vivre côte à côte; mais aujourd'hui il comprenait que ce temps pouvait s'écouler avec la rapidité de l'éclair... Puis, dans un soudain accès d'ironie, il songea que pareille inscription serait peut-être placée quelque jour sur leur tombeau, à Zeena et à lui...
Il ouvrit la porte de l'écurie et avança la tête dans l'obscurité. Il éprouvait la vague appréhension de trouver là le poulain de Denis Eady, installé à côté de son cheval; mais le vieil alezan était seul, mâchonnant son râtelier d'une bouche édentée. La joie de Frome fut si grande qu'en préparant la litière de ses bêtes il se mit à siffler, et qu'il versa dans les mangeoires une ration supplémentaire.
Sa voix n'était pas particulièrement harmonieuse, mais de rudes mélodies s'échappèrent de son gosier tandis qu'il fermait l'écurie et montait la pente vers la maison. Il atteignit la porte de la cuisine et tenta en vain de l'ouvrir.
Etonné, il secoua violemment le loquet; puis il réfléchit: «Mattie est seule... Il est naturel qu'elle se soit enfermée à la nuit.» Il écoutait dans l'obscurité, guettant le son d'un pas... Après avoir de nouveau tendu l'oreille, il cria d'une voix joyeuse:
— Holà! Mattie!...
Il n'y eut aucune réponse; mais un instant après il entendit un léger bruit dans l'escalier et vit sous la porte un rayon lumineux. La fidélité avec laquelle les incidents de la veille se répétaient le frappait à ce point qu'il s'imagina presque, lorsque la clef tourna, que sa femme allait surgir devant lui, enveloppée dans son couvre-lit de calicot... La porte s'ouvrit, et ce fut Mattie qui parut...
Elle se tenait exactement comme Zeena, dans le cadre sombre de la cuisine. La lampe, maintenue à la même hauteur, éclairait avec la même netteté la gorge ronde de la jeune fille et son poignet ambré, menu comme celui d'un enfant. Puis elle éleva la lampe et la lumière aviva l'éclat de ses lèvres, mit autour de ses yeux une ombre veloutée, éclaira la blancheur laiteuse de son front au-dessus des longs sourcils noirs.
Mattie était habillée de sa robe habituelle de drap sombre. Elle ne portait pas de nœud au cou, mais dans sa chevelure elle avait disposé une torsade de ruban rouge. Cette marque de coquetterie charma Ethan comme un hommage rendu à ce que la situation avait d'exceptionnel. La jeune fille lui parut plus grande, plus svelte, plus complètement femme par l'allure et le geste. Elle l'accueillit avec un sourire silencieux, puis elle s'éloigna d'un pas souple et posa la lampe sur la table. Ethan vit alors que le couvert avait été soigneusement dressé pour le repas du soir. Il remarqua un plat de doughnuts[6] une compote de blueberries[7], et, sur un beau plat de verre rouge, ses pickles préférés. Le chat, allongé devant le feu clair qui flambait dans le poêle, surveillait la scène du coin de son œil à demi clos.