On nous avait avertis, à Sainte-Menehould, que, pour des raisons d’ordre militaire, nous devrions suivre, pour retourner à Châlons, une route située plus au sud. En quittant Verdun, nous prîmes donc la direction de Bar-le-Duc, à travers un beau pays assez accidenté, où la guerre n’a laissé d’autre trace que l’abandon des villages, uniquement occupés par la troupe.

Après Verdun, le bruit du canon devint de moins en moins distinct et cessa finalement tout à fait. Nous avions l’impression de nous éloigner de plus en plus de la fournaise pour rentrer dans un monde normal; mais, à un carrefour, nous vîmes sur un poteau un nom qui, brusquement, nous ramena en pleine guerre: Saint-Mihiel, 18 kilomètres.

Saint-Mihiel, l’écueil, le point dangereux de la région, le défaut de la cuirasse, Saint-Mihiel n’était qu’à quelques kilomètres! Un quart d’heure d’auto sur ce chemin, et nous nous trouverions au milieu des uniformes gris et des casques à pointe...

Le souvenir de ce poteau nous a suivis pendant bien des kilomètres, comme l’ombre de certain nuage gros de tempête qui assombrit parfois tout un paysage.

Rien de cette ombre ne s’étendait sur Bar-le-Duc: la charmante petite ville était assoupie dans son calme habituel. On rencontrait peu de soldats; c’était la vie civile qui prévalait. Après quelques jours passés sur les confins de la guerre, dans une région où tout est empreint de son influence mystique, on se sent comme diminué à ses propres yeux en rentrant dans un milieu d’activité familière. Malgré soi, on cherche dans les yeux des passants un reflet de cette autre vision, et l’on est déçu de ne voir que des gens qui vaquent avec indifférence à leurs propres affaires.

Un peu après Bar-le-Duc, une autre impression de guerre nous attendait encore, car notre route suivait exactement la piste de l’invasion d’août 1914, et, entre Bar-le-Duc et Vitry-le-François, la grande route est bordée de villes en ruines.

La première de ces tristes victimes est Laimont, qui semble avoir été fauchée par un cyclone; puis Revigny, ville de plusieurs milliers d’habitants, moins complètement rasée parce que ses maisons étaient plus solidement construites, mais semblant plus tragique encore, avec ses larges rues entre des pans de mur roussis où l’on retrouvait des débris de devantures de magasins, des portes ornementées, et même les restes de colonnades ayant naguère entouré la cour d’un édifice public.

Un peu plus loin, c’était le village d’Heitz-le-Maurupt, lamentable entre tous: jadis entouré de jardins et de vergers, maintenant, comme tant d’autres, un amas de ruines informes. Sa pauvre église dépouillée, ravagée, déshonorée, ressemblait à une victime humaine brutalement abandonnée sur le bord du chemin.

Dans cette région, où les croisements des routes sont fréquents, nous avions souvent de la peine à trouver notre direction. Toutes les indications de pays et de distance ont été effacées sur les bornes; les poteaux ont été renversés; on a même enlevé les plaques qui, sur la première maison des villages, en eussent indiqué le nom. Les uns disent que les habitants ont pris cette précaution au moment où l’armée ennemie approchait; d’autres prétendent que les Allemands ont supprimé les poteaux et plâtré les bornes pour y marquer des distances mensongères et encourageantes. Cela complique les voyages: les villages étant détruits ou déserts, on ne peut s’adresser qu’aux soldats que l’on rencontre; mais leur réponse est presque invariablement la même: «Nous ne savons pas, nous ne sommes pas d’ici.» C’est bonne fortune quand la sentinelle connaît le nom de la localité qu’elle garde!

Sensation étrange que de se trouver à soixante kilomètres à peine de Paris, dans un pays d’aspect sauvage, errant, comme nous l’avons fait pendant des heures, sur un vaste plateau couvert de bruyères, et interrogeant de tous côtés l’horizon bleuâtre sans que la moindre indication nous permît de découvrir où nous étions.