Depuis notre départ de Paris, hier matin, nous avons passé par des rues et des rues de maisons ainsi éventrées; nous avons traversé des villes et des villes tordues par les dernières convulsions de leur agonie; et partout, devant les monceaux de pierres qui furent jadis des maisons, et les fondrières qui furent des rues, nous avons vu des fleurs et des légumes pousser dans des jardins fraîchement ratissés et arrosés.
Si je parle de mes pivoines, ce n’est pas pour les faire servir de prétexte à l’allégorie de la nature inconsciente voilant de fleurs les barbaries humaines: je les place en tête de mon récit comme symbole de l’énergie consciente qui replante et rebâtit au milieu de la dévastation...
Au mois de mars dernier, les villes de l’Argonne que nous traversions semblaient complètement mortes; mais hier on voyait germer partout une vie nouvelle. Nous suivions une autre piste de l’invasion, une de ces gigantesques balafres dont la Bête avait déchiré le pays en septembre dernier entre Vitry-le-François et Bar-le-Duc. Étrepy, Pargny, Sermaize-les-Bains, Andernay sont les noms de ses victimes.
Sermaize-les-Bains était autrefois une jolie petite ville d’eaux au milieu de coteaux boisés; les autres, de gros bourgs entourés de fermes. De tout cela il ne reste que quelques escarres scrofuleuses sur le riant paysage printanier.
Mais beaucoup de ces ruines résonnaient du bruit du marteau, et partout des maçons et des charpentiers étaient déjà à l’ouvrage. Là où tout semblait le plus mort, apparaissaient des symptômes de retour à la vie: des enfants jouaient dans les ruines, et, de loin en loin, une vieille femme risquait un regard inquiet à travers les fentes d’un abri accoté à un pan de mur écroulé. Une ancienne voiture de tramway, convertie en café, portait l’enseigne: «Au Restaurant des Ruines»; et partout, entre les murs calcinés, dans les jardins soigneusement ratissés, on voyait pousser radis et laitues.
Au sortir de Bar-le-Duc, nous prîmes au nord-est; et en entrant dans la forêt de Commercy nous commençâmes à entendre de nouveau la grande voix du front. C’était le plus tiède et le plus paisible des jours de mai, et dans la clairière où nous fîmes halte pour déjeuner le silence de midi fut soudain rompu par le puissant grondement de l’artillerie. Dans l’intervalle des détonations, aucun bruit, sauf le bourdonnement des cousins voltigeant au soleil et le rappel sylvestre d’un coucou au fond de la futaie... Au bout du sentier apparurent quelques cavaliers vêtus de bleu fané; les robes de leurs chevaux luisaient comme des châtaignes mûres. Ils échangèrent quelques mots avec nous, acceptèrent des cigarettes et repartirent; et dans le silence plus profond l’insecte, l’oiseau et le «soixante-quinze» reprirent leur trio interrompu...
La ville de Commercy paraissait aussi impassible que si la canonnade qui ébranlait ses vitres eût été l’écho de quelque rumeur renvoyée par les collines. Les villes voisines du front, aguerries au bruit des combats, poursuivent leur vie quotidienne avec un calme que l’on pourrait appeler de l’inconscience s’il ne méritait pas un nom plus honorable. A l’heure présente, l’existence de Commercy est toute subordonnée à l’occupation militaire; mais en voyant ces rues ensoleillées qui semblent si paisiblement endormies on a peine à croire qu’on soit vraiment à moins de huit kilomètres de la ligne de feu. Et pourtant les Français, par une étrange perversion de l’amour-propre national, continuent à se donner eux-mêmes pour une race nerveuse et impressionnable!
Cet après-midi, en route pour Gerbéviller, nous retrouvâmes une fois de plus le sillon de l’invasion de septembre 1914. Ces collines, maintenant toutes frissonnantes de fraîcheur printanière, ont été, pendant ce jour brûlant d’automne, prises et reprises à la fortune des combats; et chaque engagement a laissé sa trace sinistre. Les champs sont semés de croix de bois que la charrue fait un détour pour éviter; beaucoup de villages ont été détruits; parfois une ruine isolée marque le centre d’une lutte plus violente. Mais les travaux rustiques se poursuivent si paisiblement sous la verdure des premières feuilles que les cicatrices de la guerre semblent déjà les vestiges de calamités anciennes. Ce n’est qu’en nous trouvant en vue de Gerbéviller que nous fûmes de nouveau bouleversés par l’horreur présente de la guerre. Gerbéviller s’étendait naguère sur la pente qui domine la Meurthe: ça devait être un paisible et gracieux séjour. Les rues montaient doucement, entre des maisons entourées de jardins, jusqu’au château qui couronnait la ville et faisait pendant à l’église. Du moins, est-ce ainsi qu’on peut se figurer le Gerbéviller d’antan en le découvrant par delà la vallée. Mais lorsqu’on se rapproche, tout disparaît dans un chaos informe. Gerbéviller a été nommée «la Ville martyre», honneur que beaucoup de ses voisines pourraient lui disputer; mais il est peu probable qu’il en soit une dont la dévastation puisse rivaliser d’horreur avec celle-ci. Les ruines de ses maisons semblent à la fois avoir été vomies par la terre et broyées sous un cyclone. En songeant que ce cataclysme n’est pas dû à quelque convulsion de la nature, mais qu’il est le résultat d’un plan froidement conçu et exécuté par des êtres soi-disant humains, on se sent comme glacé de désespoir. Cette petite ville sans défense, ceinte de jardins, a été bombardée comme si on eût eu affaire à une forteresse blindée; puis les Allemands, une fois entrés, y ont aménagé un foyer incendiaire dans chaque maison et, à un signal donné, y ont lancé une pastille explosive. La besogne fut si minutieusement organisée qu’en présence d’une telle méthode on a lieu de s’étonner qu’un seul être humain ait pu échapper au brasier. Quelques-uns y parvinrent cependant, mais n’allèrent pas loin, car les baïonnettes les attendaient....
A un coin de rue nous lûmes, au-dessus de la porte d’une des rares maisons encore debout, l’enseigne: «Monuments funèbres.» Le nom de cette rue était: «Ruelle des Orphelines»!
A l’une des extrémités de la Grand’Rue s’élevait une jolie habitation dans le vieux style lorrain, d’une sobriété charmante avec sa porte basse, son grand toit et ses larges pignons: c’est du jardin de cette maison que viennent mes pivoines roses. Elles me furent offertes par le propriétaire, M. L..., ancien maire de Gerbéviller, qui a été témoin de toutes les horreurs de l’invasion.