Ce matin encore, nous partîmes de bonne heure pour la région des montagnes. Notre route, traversant le cœur des Vosges, nous conduisit jusqu’au repli d’une colline près de la frontière de Lorraine. Au quartier général on nous adjoignit un jeune officier, qui nous annonça qu’il nous serait permis de visiter quelques-unes des tranchées de première ligne que nous avions aperçues, du haut d’un poste d’observation, à notre précédente visite dans les Vosges.

On se battait ferme de ce côté-là; après plus d’une heure d’ascension, il fallut quitter l’automobile pour traverser la forêt à pied. Non loin de nous, en bas, nous apercevions parfois la grande route, qui était en pleine vue des batteries allemandes. Enfin nous arrivâmes à un point où cette route était masquée par une grande épaisseur d’arbres où se dissimulait un poste d’observation. Nous descendîmes jusqu’à la route pour regarder par le créneau.

Juste à nos pieds s’étendait une vallée. Un village était situé au centre entre deux collines dont l’une était entaillée de tranchées françaises, l’autre de tranchées allemandes. Le village, à première vue, était semblable à tous ceux que nous venions de traverser; mais on s’apercevait vite que son église était sans clocher et beaucoup de maisons sans toits. Ce village était occupé en partie par les Français, en partie par les Allemands. Le cimetière près de l’église, et une carrière toute voisine, appartenaient aux Allemands; mais une ligne de tranchées françaises allait de l’extrémité opposée de l’église rejoindre les batteries françaises de la colline à droite. Parallèle à cette ligne, mais partant de l’autre côté du village, un chemin creux conduisait à un arbre isolé. Ce chemin était la tranchée ennemie, protégée par les canons allemands de la colline de gauche: il n’y avait pas un espace de plus de quarante mètres entre les deux. Enfin nous découvrions tout près de nous une pente traversée par un chemin champêtre, sur lequel on voyait une ligne de petits soldats français grimpant vers le village, chargés de sacs et de fagots, et déployant une activité de fourmis, sans que la présence des deux armées qui étaient face à face à quelques mètres de là troublât en rien leur travail. C’était l’une de ces scènes de guerre étranges et contradictoires qui prouvent au spectateur combien il lui est difficile de comprendre ce qui se passe sous ses yeux.

Pendant que nous regardions ce tableau nous fûmes assourdis par la voix de tonnerre d’une batterie juste au-dessus de nous: le sommet de la colline que nous gravissions était peuplé de 75. Jamais je n’avais encore entendu la Guerre pousser des rugissements aussi effroyables: on eût dit que toute sa meute était déchaînée. Entendue de loin, la canonnade a une majesté terrible, mais ces détonations si proches n’éveillaient que des sentiments d’horreur. En face, on commençait à voir les geysers de poussière noire et brune s’élever des tranchées allemandes; de leurs batteries partaient la flamme et le tonnerre des représailles. En bas, les petits soldats français continuaient à grimper paisiblement au village saccagé; et bientôt un groupe d’officiers d’état-major vint au-devant de nous, sortant tout à coup du bois.

En continuant à grimper à travers la forêt, au son de la canonnade par-dessus nos têtes, nous arrivâmes à la colonie de «trappeurs» la plus élégante que nous eussions encore vue. A demi souterraines, avec des murs de bûches et des toits épais de mottes cimentées de mousse et de fougères, les cabanes, éparses sous les arbres, étaient reliées par des passages bordés de cailloux blancs. Devant la cabane du colonel, les soldats avaient semé un massif de fleurs. Dans un repli de la colline, il y avait une chapelle construite en bûches, un simple toit au-dessus d’un autel de bois, tout tapissé de lierre et de houx. Tout près était l’asile de l’aumônier. On y arrivait par un couloir profond garni de lierre; des branchages de sapins en cachaient la façade. Cette retraite venait d’être achevée, et officiers, soldats et aumônier nous en firent les honneurs, heureux de la montrer et de l’entendre admirer. L’officier commandant, après nous avoir fait visiter le camp, nous mena à quelques centaines de mètres plus bas, à une ouverture qui marquait le commencement des tranchées. Nous passâmes dans un long et tortueux boyau, muré et couvert de bûches soigneusement ajustées: le sol était garni de lattes de bois. Ce tunnel n’était éclairé que par quelques rayons de lumière filtrant à travers d’étroits intervalles masqués par des branches; et à côté de chacune de ces meurtrières pendait une sorte de volet de métal en forme de bouclier, qui pouvait au besoin se glisser devant l’ouverture.

Ce passage descendait tout le long de la colline, se doublant presque lui-même, afin qu’on pût avoir vue sur toutes les lignes environnantes. A mi-chemin le plafond devint plus haut, et nous vîmes dans le mur une niche fermée par un rideau à près d’un mètre au-dessus du sol. Un officier tira ce rideau pour nous montrer, assis sur une planche étroite, son fusil entre les genoux, un dragon, l’œil fixé à un créneau. Il ne bougea pas, et l’officier remit vivement le rideau en place, dans la crainte que ce faible rayon de lumière ne trahît la présence de la sentinelle. Nous dépassâmes plusieurs de ces gardiens casqués, et parfois, dans un réduit plus profond, nous aperçûmes une mitrailleuse cachée. Souvent le plafond du tunnel était si bas que nous devions nous plier en deux; quelquefois nous franchissions une lourde porte de bois blindée de fer, qui isolait une section d’une autre section. Il est difficile d’estimer ce qu’on peut faire de chemin en rampant sans lumière dans des terriers à des niveaux différents, et en faisant d’innombrables circuits; mais je croirais volontiers que nous fîmes un kilomètre sous terre. Nous débouchâmes finalement devant une ferme en ruines.

Ce bâtiment, dont il ne restait que les murs extérieurs et une ou deux cloisons, avait été transformé en poste d’observation. A chaque coin, une échelle menait à la hauteur de ce qui avait été le second étage; là, assis sur une planche, un dragon veillait. En bas, dans les chambres dévastées, c’était la même vie que partout dans ces postes avancés: quelques soldats jouaient à la manille assis autour d’une table de cuisine, d’autres raccommodaient leurs habits, faisaient leur correspondance, ou riaient ensemble (pas trop haut) en lisant des journaux comiques. On aurait aussi bien pu se croire dans un abri des secondes lignes: le chuchotement des soldats, la vivacité avec laquelle on m’empêcha de regarder à travers une fente dans le mur, et la présence en haut des sentinelles casquées étaient tout ce qui pouvait nous révéler le proche voisinage de l’ennemi.

En quittant ce poste, nous recommençâmes notre excursion souterraine à travers un tunnel qui devenait toujours plus sombre et plus étroit. Dans le boyau précédent on se trouvait parfois à ciel ouvert et l’on pouvait se redresser et respirer. Mais dans celui-ci on était dans l’obscurité la plus profonde, et on eût risqué de se casser le cou sans la lampe de poche que notre officier levait et baissait tour à tour afin de nous éclairer mieux quand se présentait une marche ou un brusque tournant. Il nous avoua gaiement que, la nuit, quand ce faible luminaire était défendu, «c’était rudement difficile» d’aller et de venir dans ce labyrinthe avant d’en avoir appris les détours. Le dernier poste avancé était une ferme en ruines comme l’autre. Elle était reliée au quartier général par le téléphone, et gardée, elle aussi, par de silencieux dragons accroupis sur leur observatoire de planches. Cette maison était séparée du boyau par une porte blindée, et en cas d’attaque cette porte devait être fermée au dedans et défendue jusqu’à la mort par les hommes du poste extérieur. Nous étions à l’extrémité de la ligne de défense, dominant le village au-dessus duquel nous avions entendu, quelques heures plus tôt, le tonnerre de l’artillerie. Le point où nous étions était de tous côtés sous le feu des lignes allemandes, et nous n’étions qu’à quelques mètres de leurs tranchées.

Mais je ne m’en rendais aucunement compte et j’aurais pu me croire à cent lieues de la vallée où nous avions vu, sur le chemin ensoleillé, les soldats français grimpant vers le village. Je me rendais seulement compte qu’après avoir erré dans un sombre labyrinthe, nous étions dans une maison détruite, au milieu d’arbres fruitiers, où des soldats flânaient en fumant, mais où tout le monde parlait bas comme dans une chambre mortuaire. Par une brèche dans le mur, je voyais une autre ferme détruite, tout près dans un autre verger. C’était un avant-poste ennemi où d’autres sentinelles coiffées d’un casque d’une autre forme veillaient assises sur des planches en haut du bâtiment. Mais tout cela me paraissait bien moins réel et moins terrible que la canonnade au-dessus du village que les deux armées se disputaient. Le tir de l’artillerie avait cessé et l’air était rempli de tous les murmures de l’été. Tout près, dans un coin abrité, je voyais une vigne où pendaient des toiles d’araignées scintillantes de rosée. Je ne comprenais plus où nous étions, ce qui se passait et pourquoi un obus de l’avant-poste allemand ne nous mettait pas en miettes. Mais, petit à petit, je fus pénétrée du sens de cette observation réciproque de tranchée à tranchée, échange de regards entre d’innombrables paires d’yeux toujours en éveil, sur une longueur de tant de lieues, de Dunkerque à Belfort.

Ma dernière vision de ce front français que j’avais parcouru d’un bout à l’autre fut le tableau de cette maison bombardée et de ces hommes assis tranquillement au soleil, fumant leur pipe et jouant aux cartes, qui avaient l’ordre de tenir bon et de se faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de laisser rompre le coin de secteur qu’ils avaient l’honneur de garder.