Bien plus grand fut le nombre de ceux pour qui le sacrifice d’un bonheur personnel—de ce qui donne à la vie tout son prix, qui fait qu’un pays vaille qu’on se batte pour lui—a été infiniment plus pénible que l’imagination la plus inquiète ne pouvait l’entrevoir. Pour bien des mères et bien des veuves, un seul tombeau, un nom lu sur une liste de disparus, rend le grondement lointain de cette immense lutte vide de sens comme les divagations d’un aliéné.

Certes, il y en a eu ainsi; pas assez cependant pour troubler en quoi que ce soit le courant subtil du sentiment public. A moins qu’il ne soit plus vrai (et infiniment plus touchant) de supposer que, parmi tous ces malheureux, la plupart ont eu le courage de cacher leur détresse et de dire du grand effort national qui avait perdu presque tout sens pour eux: «Quand même Il me détruirait, j’espérerais encore en Lui.» C’est là probablement la plus belle victoire remportée par l’âme de la France: que ses courants de feu jaillissent de tant de cœurs rendus insensibles par la douleur, que tant de mains qui sont mortes nourrissent la lampe qui ne meurt pas.

Cela n’implique en rien que la résignation soit la note dominante dans l’âme de la France. L’attitude du peuple, après ces quatorze mois d’épreuve, n’est nullement l’attitude de la soumission à une calamité sans exemple. C’est celle de l’exaltation, de l’énergie: une décision ardente de dominer le désastre. Dans toutes les classes ce sentiment est le même: chaque mot, chaque acte est basé sur la résolution de ne penser à rien d’autre que la victoire. Le peuple français ne songe pas plus à un compromis qu’on ne songerait à affronter une inondation ou un tremblement de terre en agitant un drapeau blanc.

L’observateur de cette lutte, qui risque de telles assertions, doit s’attendre à ce qu’on lui pose deux questions. Comment, lui dira-t-on, se manifeste cette âme nationale? Et quelles sont les conditions et les qualités d’où elle dérive?

Maintenant que le tumulte et les clameurs s’éteignent, que la vie des civils est retombée à peu de chose près à son habituelle routine, les manifestations de cette âme nationale sont naturellement moins nettes qu’au début. L’une des plus évidentes, c’est l’esprit dans lequel les privations de toutes sortes sont acceptées. Quiconque a été en contact avec le peuple des ouvriers et des petits boutiquiers de Paris, depuis un an, ne peut manquer d’avoir été frappé par la dignité et la grâce avec lesquelles il s’accommode aux nouvelles conditions de la vie. La Française, devant la porte de sa boutique vide, garde le même sourire avec lequel elle faisait patienter ses clients trop nombreux. La couturière qui vit du maigre salaire gagné dans un ouvroir de charité travaille aussi consciencieusement que si elle était payée fort cher dans un atelier à la mode; elle n’essaie jamais, par quelque allusion à ses difficultés personnelles, d’obtenir un secours supplémentaire. L’habituelle belle humeur de l’ouvrière parisienne se hausse, aux heures de douleur, au plus admirable courage. Dans un ouvroir où, depuis le début de la guerre, beaucoup de femmes ont été employées, une fillette de seize ans apprend une après-midi que son frère unique vient d’être tué. Elle éprouve un moment d’horrible détresse; mais il y a toute sa nombreuse famille, que son pauvre salaire aide à vivre, et le matin suivant, ponctuellement, elle retourne à son ouvrage. Dans ce même ouvroir les femmes ont une demi-journée de congé par semaine, sans réduction de salaire; pourtant s’il y a une commande pressée pour un hôpital, elles renoncent à leur après-midi aussi gaiement que s’il s’agissait de leur plaisir. Mais ceux qui ont vécu depuis la guerre au milieu des ouvriers et des petits commerçants de Paris savent bien que si l’on commençait à citer des exemples d’endurance, d’abnégation et de charité discrète, la liste en serait interminable.

Quant à la seconde question: les conditions et les qualités d’où ces résultats dérivent, il est moins facile d’y répondre. On peut le faire de tant de manières, que toute explication dépend pour une bonne part de la tournure d’esprit personnelle de celui qui la donne. Mais une chose est certaine: l’éclosion de la nouvelle âme française ne s’est faite aux dépens d’aucun de ses traits nationaux, mais plutôt en les portant à leur maximum d’intensité; aussi le moyen le plus sûr pour découvrir le secret de cette «âme» est-il de se demander en quoi les qualités caractéristiques de la race—ou au moins celles qui paraissent telles à l’étranger qui les envie—ont directement influé sur son attitude actuelle. Parmi ses dons multiples, lesquels ont surtout aidé le Français d’aujourd’hui à être ce qu’il est, et à l’être comme il l’est?

L’Intelligence! C’est la réponse qui se suggère aussitôt à l’observateur d’un autre pays. Bien des Français ne paraissent pas s’en douter. Ils sont sincèrement persuadés que la répression de leur activité critique a été l’un des résultats les plus importants et les plus utiles de la guerre. On entend dire que, dans un esprit de patriotisme, ce peuple a appris à ne plus critiquer, lui qui n’a pas son pareil pour l’esprit de critique. Rien n’est moins vrai. Le Français, s’il a quelque grief, ne va point le crier dans le Times; son forum à lui c’est le café et non point le journal. Au café il continue à s’exprimer aussi librement que jamais, aussi vif qu’autrefois dans ses reproches, aussi passionné dans ses jugements. Mais le simple fait d’exercer son intelligence sur un problème autrement vaste et difficile que ceux qu’il affrontait précédemment l’a soustrait à l’empire des préjugés, des conventions, des phrases toutes faites qui avant la guerre gouvernaient son opinion. Alors son intelligence était canalisée, tandis qu’aujourd’hui elle a rompu ses digues.

Cet affranchissement a eu pour effet immédiat de remettre au point tous les éléments de la vie nationale. Les heures de grandes épreuves sont la pierre de touche des nations et la guerre a révélé au monde l’idéal national de la France.

Pas un instant ce peuple, si expert dans le grand art de vivre, ne s’est imaginé que le tout de la vie consistait à être vivant. Amoureux de plaisir et de beauté, jouissant librement et franchement du présent, il n’en a pas moins gardé le sens des réalités plus larges; il a compris que la vie se compose de bien des choses passées et futures, de sacrifices autant que de jouissances, de traditions autant que de renouvellements, du sacrifice des morts aussi bien que de l’effort des vivants. Jamais il n’a considéré l’existence comme une chose précieuse par elle-même, en dehors de la valeur de ses sensations et de ses émotions.

C’est donc en premier lieu l’intelligence qui a aidé la France à être ce qu’elle est; et puis un de ses corollaires, le don de l’expression. Les Français sont les premiers à rire d’eux-mêmes pour leur promptitude à recourir aux mots; tous, ils semblent regarder leur don d’expression comme une faiblesse qui risque de les détourner de l’action. L’expérience de l’année dernière n’a nullement confirmé cette vue. Elle a plutôt prouvé que l’éloquence est une arme de plus. Par «éloquence» je n’entends naturellement pas l’art de parler en public, non plus que cette façon d’écrire, toute de rhétorique, qu’on associe trop souvent avec ce mot. La rhétorique n’est que l’art d’habiller des sentiments conventionnels; l’éloquence est le don d’exprimer sans crainte une émotion réelle. Et ce don courageux—courageux en ce qu’il se moque du ridicule ou de l’indifférence de ceux qui écoutent—a constitué à la France une force inestimable. Ce qui montre le haut degré auquel atteint l’intelligence chez les Français, c’est qu’une émotion bien exprimée est capable d’aviver encore cette intelligence et de l’élever; c’est que le «mot» n’est point, par je ne sais quelle fausse honte, considéré comme distinct de l’émotion, comme en dehors d’elle, ou même comme son simple dérivatif. Chez les Français le mot donne à la pensée à la fois son âme et sa forme. Tout ce qui aide à extérioriser les manières de sentir, en leur donnant une physionomie, un langage, est un appui moral aussi bien qu’artistique, et Gœthe ne fut jamais plus sage qu’en écrivant: «C’est un Dieu qui m’a donné la voix pour exprimer ma peine.»