Nous nous rembarquons pour l’Europe, et l’on nous met à terre à la pointe du vieux sérail. C’est tout ce qu’il y a de plus curieux dans Stamboul, le beau du beau, le fin du fin, la quintessence, quoique le vieux sérail (ou palais) soit brûlé, comme presque tous les monuments qui datent de la conquête. Ahmed-Pacha, qui n’a point mandat de nous épargner les émotions, au contraire, nous introduit d’abord dans le trésor des sultans, dont la clef seule est un morceau qui mériterait le voyage. Elle n’a pas encore tourné dans la serrure que le joyeux représentant du Times nous propose un coup analogue à celui que les Anglais ont exécuté en Égypte : « Messieurs, dit-il, nous sommes trente et les gardiens ne sont que quatre. Égorgeons-les et prenons tout. » Comme il disait ces mots, trente ou quarante jeunes Turcs semblent sortir de terre et prennent position devant les vitrines, non certes pour les défendre, mais plutôt pour nous en faire les honneurs. Ce trésor est surtout précieux comme musée. Je ferais assez bon marché des métaux précieux et des pierreries qu’il contient, sans excepter le trône d’or massif tout incrusté de joyaux, et les coussins brodés de perles, et les boisseaux de diamants, de saphirs, d’émeraudes et de rubis. Tout cela vaut bon nombre de millions, j’en conviens ; mais parlez-moi des armes, des armures, des étoffes, des broderies, de cette collection fabuleuse qui contient les costumes d’apparat de tous les sultans depuis Mahomet II, avec tous leurs poignards et leurs aigrettes impériales. Devant cet amoncellement de belles choses, on est pris d’une certaine reconnaissance pour les despotes qui les ont conservées religieusement au milieu de nécessités quelquefois très urgentes. Abd-ul-Azis est le seul, dit-on, qui ait puisé parfois dans les boisseaux de diamants pour donner des parures à ses femmes ; mais, à l’époque où il l’a fait, n’était-il pas déjà irresponsable ?
On dit que la mosquée d’Irène renferme un précieux dépôt d’antiquités musulmanes et des armes du temps des croisades ; mais les simples giaours comme nous ne sont point admis à les voir. Par compensation, l’on nous a régalés d’une visite au kiosque de Bagdad. C’est la seule fantaisie archéologique qui soit jamais éclose dans l’esprit d’un sultan ; mais quelle heureuse idée d’employer à la décoration d’un édifice du XVe siècle les débris les plus beaux et les plus curieux de l’antique industrie musulmane ! Les revêtements de faïence, empruntés apparemment à quelques mosquées hors d’usage, suffiraient seuls à la gloire et à la fortune d’un musée d’art décoratif. Il y a eu de grands artistes turcs, par exemple celui qui a martelé ce magnifique dais de cuivre doré, vrai chef-d’œuvre de chaudronnerie qu’on admire dans le jardin. Les riches exemplaires du Koran, qu’on garde ici dans la petite bibliothèque du vieux sérail et que nous n’avons pas eu le temps d’admirer à notre aise, valent bien nos missels du moyen âge par la beauté des ornements et le fini de l’exécution.
A force d’aller, de venir et de tourner sur cet étrange et précieux coin de terre où l’on voit de vieux jardins avec des ifs taillés à la mode de Versailles, de vieux serviteurs du palais, et même un vieux harem peuplé de sultanes en retraite, nous avions fini par sentir la fatigue. Ahmed-Pacha s’en aperçut et nous fit asseoir dans le kiosque d’Abd-ul-Medjid, qui n’est pas très beau par lui-même, mais qui jouit d’une vue incomparable sur la mer. On nous y servit un café délicieux, précédé d’une cuillerée de sorbet à la rose et du verre d’eau de rigueur avec la cigarette de Djebeli, qui remplace décidément le chibouque dans le cérémonial hospitalier. Autrefois, la moindre visite entraînait non seulement toute une manœuvre, mais toute une cuisine. Le chiboukdgi de la maison s’avançait vers vous gravement, une longue pipe à la main. Il mesurait avec soin la distance, posait à terre un petit plateau de cuivre ou d’argent, y déposait le fourneau de l’instrument, puis décrivait savamment un arc de cercle avec le bout d’ambre pour l’amener tout juste à vos lèvres. Ce travail accompli, il mettait le charbon sur la pipe s’il n’avait commencé par la fumer lui-même au seuil de la porte avec une douce familiarité. Mais ce n’était pas tout : il fallait que chaque tuyau fût gratté, lavé, parfumé, lorsqu’on en avait fait usage ; le bout d’ambre surtout, qu’il fût ou non chargé de diamants à sa base, exigeait un entretien méticuleux, car la nicotine ne manquait jamais de s’y condenser. Il fallait tout un personnel attaché aux chibouques dans les maisons qui recevaient beaucoup. Avec un demi-cent de cigarettes sur un plateau, la politesse est faite, la tradition respectée, l’honneur de l’hospitalité orientale sauvegardé et le tracas réduit à rien. Comme nous remarquions l’air aisé et les bonnes façons des jeunes gens qui nous offraient les rafraîchissements d’usage, on nous apprit que dans tous les palais impériaux le service est fait par les fils des meilleures familles que leurs parents destinent aux emplois de la cour. C’est ainsi qu’autrefois, chez nous, les gentilshommes de grandes maisons débutaient comme pages à la cour du roi ou chez les princes du sang. Non seulement on ne déroge pas en servant le maître suprême, mais plus les fonctions qu’on remplit auprès de lui ont un caractère intime, plus elles sont considérées et honorées. C’est ce qui vous fera comprendre comment le kislar-agha marche de pair avec le grand vizir. Si l’un de ces deux personnages est le plus haut instrument de la volonté souveraine, l’autre, le chef des eunuques, est le gardien de l’honneur. Pour nous autres badauds de l’Occident, c’est toujours un objet de curiosité que la face glabre, luisante et molle d’un de ces hommes incomplets quand nous l’apercevons dans la rue à côté du cocher sur le siège d’une voiture de femme, ou les mains dans les poches devant la porte d’un palais. Les Orientaux, au contraire, considèrent l’eunuque comme un des éléments de la famille musulmane ; ils ne raillent jamais son malheur, estiment son courage et son dévouement au maître et envient quelquefois sa fortune, car il est souvent riche et toujours charitable au point d’épouser une veuve chargée de famille pour léguer ses économies à quelqu’un. Je ne crois pourtant pas qu’un seul de ceux qui s’offrent à nos yeux ait choisi de plein gré sa carrière. Or, il y en a de très jeunes : d’où viennent-ils ? où les fabrique-t-on ? La route du voyageur en ce pays est littéralement hérissée de points d’interrogation. Depuis longtemps la traite des esclaves blancs ou noirs, mâles ou femelles, est interdite par la loi. Cependant il y a toujours des esclaves, et la société musulmane se désorganiserait s’il n’y en avait plus. Mais nous ne sommes pas ici pour raisonner ni pour comprendre ; on fait avancer nos voitures, nous traversons au trot de vieilles cours vastes et dépavées, nous passons en revue des fantômes de cyprès séculaires et de platanes antédiluviens, nous débouchons sur la place du Séraskiérat, où des conscrits fraîchement débarqués dans le costume de leurs villages, quelques-uns en vestes de cotonnade rose et en caleçons lilas tendre, apprennent une manœuvre assez agréable, qui consiste à se baisser pour prendre la gamelle et à manger le repas du soir. Le soldat turc est payé très irrégulièrement, et il a cela de commun avec presque tous les fonctionnaires de l’empire, mais il est bien logé, bien vêtu et nourri paternellement. Outre sa ration de pain, qui est la même que chez nous, il reçoit deux fois chaque jour un rata de viande et de légumes, deux fois par semaine un plat sucré, de temps à autre une distribution de tabac. Sur les revenus de l’empire qui ont sensiblement décru avec le territoire et qui consistent surtout aujourd’hui dans le produit des douanes et la dîme des provinces asiatiques, c’est l’armée qui prend la grosse part. Le sultan, qui règne et gouverne avec un sérieux auquel tous les partis rendent hommage, veut être prêt à tout événement et défendre avec honneur ce qu’il possède encore en Europe. Je serais bien surpris si, le cas échéant, il n’était pas héroïquement soutenu par son armée et par son peuple entier. Qui vivra verra. Pour l’instant, c’est-à-dire à la sortie du vieux sérail, nous voyons les bons Turcs absorbés par une œuvre très pacifique : ils choisissent, achètent et emportent les moutons qu’ils vont immoler et manger à la fête du Courbam-Beïram. Ce sacrifice renouvelé d’Abraham est de devoir étroit, comme l’agape qui s’ensuit. Ce qui restera du mouton sera distribué aux pauvres qu’un musulman n’oublie jamais dans les fêtes privées ou publiques. Un grand marché improvisé remplit la place où nous défilons. Plusieurs troupeaux dont la laine est marquée aux couleurs de leur propriétaire nous montrent divers types de la race ovine. Le plus recherché paraît être le mouton à queue grasse, qui traîne après lui quatre ou cinq kilogrammes de suif. L’amateur tâte l’animal sur toutes les coutures en même temps qu’il le marchande, et, lorsque l’affaire est conclue, il charge son mouton sur le dos et l’emporte comme un enfant. Nous rencontrons à chaque pas un de ces groupes comiques, et cependant ni la bête ni l’homme ne devinent pourquoi nous rions. Le char impérial de ce bon M. Olin nous fraye un passage à travers la foule multicolore qui encombre à toute heure le pont de Galata. Nous montons à Péra, nous regagnons l’hôtel, nous dînons de grand appétit, et nous dormons comme des hommes qui ont roulé sans interruption du jeudi soir au mardi soir. Les plaisirs les plus vifs et les plus variés ne nous tiennent pas lieu de repos ; je parle en homme de mon âge.
VI
Il paraît que les chiens ont fait rage toute la nuit sous nos fenêtres et dans les rues voisines ; mais c’est tant pis pour eux, je ne me suis pas réveillé. Ces chiffonniers à quatre pattes sont assez tranquilles le soir ; ils se querellent de préférence au petit jour, quand on jette dehors les os et les débris de cuisine. Lorsque j’ouvris les yeux à huit heures, l’ordre régnait dans ce monde grouillant et une grosse chienne jaune, les deux pieds de devant sur le trottoir de l’hôtel, les deux pieds de derrière dans le ruisseau, allaitait bien tranquillement ses quatre petits. Je trouvai en ouvrant les yeux les dernières nouvelles de Paris, que le représentant de l’agence Havas, M. de Ridder, prit l’aimable habitude de m’adresser tous les matins à domicile. Presque au même moment, on introduisait dans ma chambre Hamdy-Bey, fils du ministre de l’intérieur et directeur des musées impériaux. Ce jeune homme très distingué, qui a étudié la peinture à Paris, dans l’atelier de mon ami Gustave Boulanger, m’invite à visiter les collections qu’il a formées et l’École de dessin dont il est à la fois le fondateur et le directeur. Le tout est situé à deux cents pas de Sainte-Sophie où nous devons aller après midi ; je ferai donc d’une pierre deux coups. Vient ensuite le correspondant du Temps, M. Domenger, écrivain de talent et bon Français. Je m’empare avidement de lui et j’abuse de sa courtoisie pour l’assassiner de questions. La première de toutes, vous la devinez bien : « Que sommes-nous ici ? Qu’y faisons-nous ? Comment y sommes-nous vus et traités ? Que devient l’influence française en Turquie ? » Eh bien ! il paraît que nos affaires, sans être très brillantes, pourraient aller plus mal. Le sultan, qui reçoit beaucoup et qui aime à traiter le corps diplomatique, apprécie particulièrement notre ambassadeur M. de Noailles, et ne se cache pas d’aimer la France qui d’ailleurs est la seule amie désintéressée de l’empire ottoman. Le collège de Galata-Séraï, fondé par M. Victor Duruy dans l’intérêt de l’influence française, compte sept cents élèves dont six cents internes qui tous mènent de front l’étude du turc et du français. Le directeur, Ismaïl-Bey, est comme de juste un musulman, et le sous-directeur, M. d’Hollys, un Français. Ismaïl-Bey, homme éclairé et juste, est peut-être le seul chef de service dont les subordonnés soient payés régulièrement en or le premier jour de chaque mois ; il a même obtenu qu’on soldât leur arriéré jusqu’au dernier centime, et ces bons procédés envers nous mériteraient peut-être du gouvernement de la République un témoignage de reconnaissance. Son second, M. d’Hollys, est un vrai sage, aussi modeste que capable, sans aucune ambition personnelle et exclusivement dévoué aux intérêts de l’enseignement. Fidèle à son pays, sincère admirateur de M. Duruy, qui s’est fait une place dans l’histoire universitaire de France entre M. Guizot et M. Jules Ferry, il estime les Turcs comme tous ceux qui les ont vus de près et comprend les susceptibilités légitimes d’un peuple dont les malheurs n’ont pas abattu la fierté, tout au contraire. Plus l’empire ottoman est à l’étroit dans ses nouvelles frontières d’Europe, plus il tient à honneur de prouver qu’il est maître chez lui. Les juridictions étrangères, les postes étrangères qui se sont impatronisées à Péra, toute ingérence étrangère, en un mot, leur apparaît comme une offense, comme un souvenir injurieux du vieux temps où les puissances occidentales avaient à protéger leurs nationaux contre les avanies du musulman. Les revendications patriotiques d’Abd-ul-Hamid sont admirablement secondées, me dit-on, par le grand-vizir Saïd-Pacha, homme de haut mérite, infatigable travailleur et, chose rare en ce pays, ministre pauvre. En voilà certes plus qu’il ne faut pour recommander la Turquie contemporaine à notre estime et à nos sympathies ; mais ne nous leurrons pas, mes amis. Depuis la guerre de 1870, les Allemands sont dans la place. Non seulement leurs instructeurs et leurs officiers ont su se rendre indispensables dans l’armée, mais on trouve un sous-secrétaire d’État allemand plus ou moins officiellement installé dans tous les ministères. On peut compter que ces bons messieurs de Berlin défendraient l’empire ottoman contre une nouvelle agression de la Russie ; rien ne prouve qu’ils le protégeraient aussi bien contre leurs alliés d’Autriche. Nous avons vu passer hier, au pied du vieux sérail, un train du chemin de Roumélie. Cette ligne n’est qu’un tronçon interrompu volontairement par les Turcs. Ils ont lu dans Musset qu’une porte doit être ouverte ou fermée, et ils aiment mieux fermer leur porte. Mais qui sait si les Russes ne les mettront pas en demeure de l’ouvrir ? ou si l’Autriche, à défaut de la Russie, ne dira pas que ses marchandises ont hâte d’arriver à Salonique ? Assez de politique pour aujourd’hui : on nous mène à Sainte-Sophie.
Les musulmans se sont approprié ce chef-d’œuvre de l’architecture byzantine en construisant des minarets, en badigeonnant quelques fresques, en cachant sous une feuille de cuivre doré quelques têtes de chérubins et en accrochant dans les angles des inscriptions turques sur des panneaux de tôle ou de bois qui ressemblent à des enseignes colossales. Les prêtres ou peut-être les sacristains exploitent la beauté et la gloire du monument, d’abord en faisant payer aux chrétiens un droit d’entrée de quatre ou cinq francs par tête, ensuite en contraignant les visiteurs d’acheter les cubes de mosaïque que ces vandales arrachent à poignée le long des murs. Malgré ces horreurs, l’édifice est splendide, moins fini, moins complet et plus fruste que Saint-Marc, mais bien plus grand et plus hardi avec sa coupole de proportions cyclopéennes qui repose exclusivement sur quatre piliers. L’art gréco-romain était vieux sous Justinien au VIe siècle de notre ère, mais il était encore bien robuste et je ne sais si notre science, notre argent et nos prétentions pourraient rivaliser avec lui. Ni les photographies du commerce, ni les études d’ensemble et de détail que les pensionnaires de Rome ont exposées au Salon ne vous donneront une idée de la majesté de Sainte-Sophie. Pour juger la grandeur de l’édifice, il faut le mesurer à soi-même et voir le peu de place qu’on y tient. Il faut jauger, pour ainsi dire, la masse des matériaux précieux qui y sont accumulés, granit, porphyre, serpentin, brèche antique et ce beau marbre cipollin dont on a fait non seulement des colonnes, mais le pavage entier des galeries. Si les conquérants en délire ont pillé l’or, l’argent, les pierreries, en un mot toutes les richesses accumulées par la dévotion des empereurs d’Orient, ils ont laissé debout les colonnes que l’architecte Anthémius avait empruntées à tous les temples de la Grèce, de l’Asie et de l’Égypte. Tout ce que les sultans ont ajouté au monument primitif pour transformer la basilique en mosquée est peu de chose, à part les quatre minarets qui entourent la grande coupole ; et il nous semble que le Dieu des chrétiens, s’il reprenait possession de ce temple, comme le veut une antique légende chère aux Grecs, après cinq ou six jours de balayage, se retrouverait chez lui. Mais les brutalités de la conquête, la fureur des éléments et le temps, ce grand destructeur silencieux, ont cruellement altéré tout ce qui reste encore debout. Il a fallu étayer des arcades, consolider des murs, fretter de fer ou de bronze presque tous les chapiteaux, et tout cela s’est fait grossièrement, d’une main lourde. Le jour approche où Sainte-Sophie ne pourra plus être sauvée que par une restauration complète. Les Turcs entreprendront-ils ce travail ? Non, jamais. C’est le peuple le moins réparateur qui soit au monde ; d’ailleurs, où prendraient-ils les cent millions que cela doit coûter au bas mot ? Les Russes seuls… Mais ici notre archéologie devient un peu révolutionnaire. Démolir un empire pour réparer une basilique, ce n’est pas une solution.
Les trois quarts de nos compagnons, sans respect du programme tracé par M. Weil, veulent absolument aller voir, tout au fond de la Corne-d’Or, des hommes barbus qui lèvent les mains au ciel et tournent pendant un quart d’heure sur un air de valse à deux temps afin d’enseigner aux profanes que Dieu est partout à la fois. J’ai vu cet exercice au Caire, et comme il est peu vraisemblable qu’on l’ait perfectionné depuis 1868, j’aime mieux visiter Hamdy-Bey dans son petit musée. Il n’est pas encore très riche, d’abord parce qu’il est nouveau, ensuite parce que les Turcs se sont laissé reprendre tous les chefs-d’œuvre qu’ils avaient pris. La Vénus de Milo est à Paris ; les marbres du Parthénon sont à Londres et le fronton du temple d’Égine à Munich. Tout récemment encore les Allemands du Nord ont fait main basse sur l’admirable frise de Pergame qui a plus de cent mètres de long et que le pauvre Tourgueneff me décrivait dans une lettre enthousiaste la première fois qu’il la vit à Berlin. Le savant épicier Schliemann a trafiqué du trésor de Priam et des reliques d’Agamemnon sans rien offrir à la Turquie, si ce n’est un collier moderne, mais dont l’or est antique, à ce qu’il dit, et je le crois sans difficulté, car la nature ne fabrique plus d’or depuis quelques milliers de siècles. Les Prussiens ont donné à Hamdy-Bey quelques mètres, en plâtre s’entend, de cette belle frise qui rappelle un peu la manière si vivante et si française de Pierre Puget ; le Louvre a mis à sa disposition tous les moulages dont il pourrait avoir envie ; les Bavarois et les Anglais ne lui ont rien offert du tout. Aussi ne possède-t-il guère jusqu’à présent que des marbres de peu de prix, sarcophages, tombeaux, statues, bustes déterrés dans les îles et particulièrement à Chypre ; des figurines de terre cuite dans le style de Tanagra, quelques jolis fragments de bronze, quelques vases antiques et un certain nombre d’inscriptions ; le tout catalogué avec soin par un membre de l’École d’Athènes, M. Salomon Reinach. Peut-être le tombeau d’Antiochus qu’Hamdy-Bey a découvert lui-même dans les neiges, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer, livrera-t-il un certain nombre de sculptures précieuses. J’en ai eu comme un avant-goût en voyant des estampages assez beaux. Ce jeune musulman érudit voudrait aussi, dans son patriotisme, réunir et classer les meilleurs ouvrages de la vieille industrie nationale. Il possède déjà neuf ou dix lampes de mosquées, tant en verre qu’en majolique, des meubles incrustés, des casques du temps des croisades ; et, s’il disposait d’un budget suffisant, il ferait encore, dit-il, des trouvailles intéressantes dans quelques villes d’Asie où les amateurs en boutique n’ont pas encore mis les pieds.
Nous terminons la promenade par une visite à l’École de dessin, vaste, propre et bien exposée, où une vingtaine de jeunes Turcs, dont quelques-uns sont déjà passablement avancés, travaillent avec intelligence, les uns d’après la bosse, les autres d’après les modèles édités par la maison Goupil.
Ah ! si j’avais quelques jours de plus devant moi, quel plaisir je prendrais à parcourir la ville en compagnie d’un homme de goût, d’un connaisseur éclairé comme Hamdy-Bey ! Constantinople est un vrai fouillis de merveilles que ni les guides européens ni les Turcs eux-mêmes ne connaîtront ou n’apprécieront jamais. La divine fontaine d’Ahmed III, ce bijou qui pourrait être en or sans valoir un centime de plus, ce monument sculpté en dentelle de marbre, n’est pas une œuvre unique en son genre. La cité impériale fourmille de tombeaux historiques, de colonnes gréco-romaines, de citernes monumentales ; tout cela est abandonné, perdu, noyé dans des propriétés privées. L’ancien Hippodrome illustré par les rivalités sanglantes des Verts et des Bleus, avec les trois bornes monumentales qui limitaient trois pistes d’inégale grandeur, l’obélisque de Théodose, la Serpentine et la colonne d’airain dont une cupidité imbécile a détruit le revêtement, sera fouillé assurément un jour ou l’autre, et, à deux ou trois mètres au-dessous du sol actuel, l’archéologue y découvrira des trésors. Sans creuser si profondément, en flânant devant nous le nez en l’air, nous allons de surprise en surprise. C’est quelquefois un reste de palais, quelquefois un débris de forteresse intérieure, une façade étrange et menaçante comme la maison des Strozzi à Florence, ou une fantaisie lapidaire d’un style aimable et léger, un coin de pavillon, une grille de fer ouvré, un petit bout de jardin qui nous rappelle les contes orientaux du bon temps, le mariage de la princesse avec un barbier jeune et beau, les amours mélodieuses et embaumées du rossignol et de la rose. Mais l’heure nous talonne et l’implacable tradition nous commande. Il faut bon gré mal gré arpenter, au milieu des courtiers officieux et des mendiants opiniâtres, les ruelles boueuses du Bazar, cette ville de khans, de boutiques et d’échoppes où l’on ne débite plus que des marchandises européennes. Il faut chercher en vain des médailles antiques chez le saraf ou changeur qui agiote du matin au soir sur toutes les monnaies du monde civilisé ; il faut choisir des bijoux à bas titre et autres articles orientaux chez des marchands cosmopolites, moins bien assortis et plus chers que les juifs algériens de Paris. Et lorsque l’on s’est acquitté de ce fastidieux devoir, il faut rentrer vivement à l’hôtel et mettre une cravate blanche, car l’excellent M. Delloye-Matthieu, qui nous héberge depuis six jours, croirait manquer à ses devoirs s’il ne nous offrait pas un festin magnifique et délicieux, émaillé de toutes les constellations qui se portent à la boutonnière, se suspendent au col ou s’accrochent au revers de l’habit.
La fête fut superbe et fort bien ordonnée ;