L’œuvre de pacification ne s’arrête pas là. Il s’est produit, grâce à l’illustre maître, une détente sensible dans le monde orageux de la politique ; j’en atteste les hommes de tous les partis qu’une même pensée, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapprochés ici, qui s’y sont assis coude à coude, qui ont rompu le pain ensemble et qui, entre les luttes d’hier et les batailles de demain, célèbrent aujourd’hui la trêve de Victor Hugo.

Messieurs, un grand artiste, qui inspira quelques centaines de passions, Franz Liszt, disait un jour avec une pointe de fatuité bien légitime : « Mes maîtresses ne se querellent jamais, parce qu’elles s’aiment en moi. » Dans un autre ordre de sentiments, permettez-moi de vous dire : « Aimons-nous en Victor Hugo et n’oublions jamais, dans nos dissentiments, hélas ! inévitables, que le 28 février 1883 nous avons bu tous ensemble à sa santé. A la santé de Victor Hugo ! »

DISCOURS PRONONCÉ
A la distribution des prix du lycée Charlemagne.

(Août 1883.)

Élèves de notre vieux Charlemagne,
Mes chers camarades,

Un de vos jeunes maîtres les plus brillants vous a parlé de l’avenir dans un noble et magnifique langage. Permettez qu’un de vos anciens, j’ai failli dire un de vos ancêtres, vous entretienne familièrement du passé.

Le ministre de l’instruction publique, en m’appelant à l’honneur de présider cette fête de famille, a récompensé au delà de tout mérite et de toute espérance une longue vie de travail. Je suis aussi ému qu’un vieil officier qui, avant de prendre sa retraite, passerait en revue le régiment où il a débuté comme enfant de troupe. Il y aura tantôt quarante-quatre ans que j’entrai pour la première fois dans cette maison, petit élève de septième, fraîchement débarqué d’une province lointaine que le malheur des temps a rendue plus lointaine encore, car elle est momentanément séparée de la France. Quarante-quatre ans, mes amis, c’est presque un demi-siècle ; et pourtant les premiers souvenirs du collège ont un tel empire sur nous, ils se gravent si profondément dans notre mémoire, qu’en me reportant à l’automne de 1839 il me semble que je vous parle d’hier. Je vois encore comme s’ils étaient là les hommes dignes et bons qui formaient de mon temps la trinité administrative : M. Poirson, savant historien et proviseur austère, qui ne s’est peut-être pas déridé une fois dans l’exercice de ses fonctions, et qu’on n’abordait pas sans trembler un peu, même le samedi lorsqu’on était premier et qu’on allait dans son cabinet lui porter la liste des places ; et le censeur, M. Maugeret, un petit homme nerveux, vif comme une souris, présent partout à la fois, inexorable aux indisciplinés, mais miséricordieux comme un père, facile à désarmer par une bonne parole ou par un bon mouvement ; et l’économe, M. Pront, qui s’était illustré comme professeur de grammaire par un petit traité Des comparatifs et des superlatifs, mais qui n’en était pas plus fier, et qui sur le seuil de son modeste appartement, au rez-de-chaussée de la bibliothèque, nous montrait tous les jours la plus belle physionomie de brave homme que j’aie rencontrée dans ma vie. Les hommes éminents, qui représentent l’autorité dans les écoles publiques, n’obtiennent de leurs obligés qu’une justice tardive. Pour les apprécier, il faut avoir un peu vécu, il faut avoir connu le monde qui malheureusement ne ressemble guère au collège. Je vous en avertis, jeunes gens, vous ne trouverez pas hors d’ici des hommes qui vous récompensent de tout ce que vous aurez fait pour vous-mêmes, et qui vous punissent de fautes que vous commettrez contre vous. On peut se tromper à tout âge ; les hommes faits, comme les enfants, sont sujets au découragement ; la paresse elle-même n’est pas le monopole des écoliers. Eh bien ! s’il vous prend fantaisie de vous croiser les bras, le monde vous laissera faire. Si vous gaspillez les talents dont la nature vous a dotés, si, après avoir marché droit durant quelques années, vous faites fausse route, le monde n’ira point vous prendre par le bras pour vous ramener dans la ligne. Cette providence incommode, mais généreuse et désintéressée, dont les Poirson, les Maugeret et les Pront ont entouré notre jeunesse, m’a souvent manqué dans la vie. Préparez-vous à lui dire adieu sur le seuil du collège, car vous ne la retrouverez pas hors d’ici.

Si l’administration nous inspirait plus de respect que de tendresse, nous admirions et nous aimions sincèrement nos professeurs. Plus j’y repense, plus il me semble que sur ce point nous n’avions pas tort. Mon premier professeur de grammaire, M. Prieur, n’était peut-être pas ferré sur la philologie comme un érudit de Berlin, mais il savait intéresser sa classe à ces éléments épineux qui bordent la route. M. Bétolaud, excellent homme, très paternel, avait autant d’esprit que de savoir. M. Cappelle joignait à ses mérites professionnels l’éducation d’un gentleman accompli. M. Croizet m’a laissé le souvenir d’un bénédictin, d’un bénédictin laïque, car il a fondé une dynastie universitaire. M. Julien Girard, tout jeune et presque débutant, n’a passé que quelques mois au milieu de nous, mais le jour où il nous dit adieu nous l’aimions tous comme un frère aîné et nous avions des ambitions infinies pour ce jeune homme distingué, simple et modeste entre tous. Car le désintéressement des maîtres a pour contre-partie légitime le dévouement des écoliers. Un bon élève n’admettra pas sans discussion que son professeur ne soit pas supérieur à tous les hommes. Lorsque le roi Louis-Philippe nous fit l’honneur de venir prendre ici deux précepteurs pour ses petits-fils, la classe d’Adolphe Régnier et la classe d’Hippolyte Rigault jugèrent unanimement qu’il avait bien choisi et que c’était le roi qui faisait la bonne affaire. Il eût donné la présidence du conseil des ministres à notre professeur de rhétorique, M. Berger, sans que ce choix inattendu nous étonnât outre mesure, car nous pensions que la grande âme de M. Berger, son noble caractère et son expérience du Conciones le rendaient digne et capable de gouverner la France. Peut-être y avait-il quelque naïveté dans nos admirations juvéniles, mais je me plais à croire qu’en cela les nouvelles générations ne sont pas plus sceptiques ou moins reconnaissantes que la nôtre. Longtemps après notre émancipation, les succès de nos anciens maîtres, les distinctions honorifiques qui leur étaient accordées, flattaient notre amour-propre autant et plus que des triomphes personnels. J’ai eu, en 1848, deux professeurs de philosophie : l’un s’appelait Jules Barni, l’autre s’appelle M. Franck. Barni a fait bonne figure au Parlement ; M. Franck est une des lumières de l’Institut, une des gloires de l’enseignement supérieur. Eh bien ! je n’ai jamais vu, soit le pays, soit le gouvernement, rendre justice à l’un de ces deux hommes, sans remercier à part moi, dans un élan de sympathie, ceux qui payaient ainsi mes dettes d’écolier. L’homme qui nous enseignait l’histoire, M. Toussenel, savait beaucoup, parlait très bien, écrivait mieux encore. Il avait un style nourri, pressé, quelquefois un peu sibyllin, à la manière de Tacite. Il a toujours dû faire un livre, un chef-d’œuvre, que nous admirions par avance et qui certes n’eût pas été médiocre si Toussenel l’avait écrit. Malheureusement, les labeurs quotidiens de l’enseignement d’abord, de l’administration ensuite, ont pris le temps qui était destiné à cette histoire d’Allemagne. Nous sommes quelques-uns qui ne nous en consolerons jamais. L’élève s’identifie tellement à son maître, lorsque le maître n’est point un homme ordinaire, que le livre de Toussenel, ce livre tant promis, tant espéré, ne manque pas seulement à nos bibliothèques, il manque à notre gloire.

De mon temps, le maître d’étude était moins instruit, moins gradé et moins considéré que vos maîtres répétiteurs. Il se recrutait au hasard, et trop souvent, je dois en convenir, parmi les déclassés de toutes les carrières. Mais c’était aussi quelquefois un homme de courage et de vouloir qui, tout en gagnant son pain dur, cherchait laborieusement sa route, un étudiant sans fortune qui sacrifiait tous les jours vingt heures de son temps pour acheter le droit de travailler librement quatre heures. J’en ai connu de bien méritants, un entre autres qui avait pris du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret. C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena à bonne fin sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait de publier un dictionnaire comme on n’en avait jamais vu, une encyclopédie populaire, et il n’en a pas eu le démenti. Il s’appelait Larousse ; il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre : exegit monumentum.

Je ne m’acquitterais qu’à moitié si, après cet hommage rendu aux hommes de bien qui nous ont donné l’instruction classique, je ne vous parlais pas de ceux qui ont fait notre éducation, c’est-à-dire de nos camarades. On peut affirmer sans paradoxe que dans les Écoles de l’État l’éducation est affaire d’enseignement mutuel et que les maîtres y ont moins de part que les élèves. Ce n’est pas du haut de la chaire que le professeur, isolé par sa supériorité même, peut pétrir et redresser le caractère des enfants. Bon gré, mal gré, il leur laisse le soin et l’honneur de se corriger les uns les autres. Dans le petit monde des écoles, il y a un esprit public qui se compose par moitié d’honnêteté native et de tradition constante. Le collège est une sorte de Conservatoire grâce auquel l’esprit de justice absolue, le sentiment de l’égalité, l’instinct de la solidarité et la pratique de la loyauté ne périront jamais en France. C’est au collège seulement que celui qui a le mieux fait son devoir est sûr d’avoir la première place, et personne ne se soucierait de l’obtenir autrement. C’est au collège que tous les Français sont égaux devant la loi ; il n’en va pas toujours ainsi dans le monde. C’est au collège qu’une absurde et touchante fraternité entraîne quelquefois les bons élèves à faire cause commune avec les autres. C’est au collège, enfin, et pas ailleurs, que les coupables se font un point d’honneur de s’accuser eux-mêmes plutôt que de laisser punir un innocent. Dans ce milieu d’une salubrité vraiment rare, ni la fortune ni les relations ne comptent pour rien. On n’y connaît ni les protections ni les influences ; l’émulation y est toujours en éveil, mais une émulation honnête et qui ne sort jamais du droit chemin. Non certes que les écoliers soient tous de petits saints : si je vous le disais, je perdrais votre confiance. Mais ils se rectifient les uns les autres, et ils ne pardonnent jamais une faute contre l’honneur. Voilà comment la camaraderie devient une longue épreuve qui nous permet de nous apprécier les uns les autres, de nous améliorer au besoin par un contrôle réciproque et de choisir nos amis pour la vie. Vous le savez, les vieux amis sont meilleurs et plus solides que les neufs, et la grande fabrique des vieux amis, c’est le collège. J’entends encore notre professeur de septième dicter les places de notre première composition au mois d’octobre 1839. Je vois descendre des gradins un gros garçon sanglé dans son habit bleu barbeau à boutons de métal et si myope sous ses énormes lunettes qu’il trébucha deux ou trois fois avant d’atteindre le banc d’honneur. Il était le premier en thème et s’appelait Francisque Sarcey. Je n’ai pas besoin de vous dire que depuis ce jour-là il a été premier en beaucoup d’autres choses. Il n’appartenait pas à ma pension ; nous ne mangions donc pas le même pain, si ce n’est une fois par an, à la Saint-Charlemagne. Il prenait ses récréations dans une cour de la rue des Minimes et moi dans une cour de la rue Culture-Sainte-Catherine. Nous n’avions donc pas même l’occasion d’échanger ces bons coups de poing qui rapprochent les camarades, comme on prétend que la guerre rapproche les nations. Cependant, au bout de l’année, nous avions pris mesure de nos caractères respectifs, nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre, et je crois bien qu’il en est encore de même aujourd’hui. Dans cette composition mémorable, mémorable pour moi du moins, le second était un enfant sérieux avant l’âge, un petit penseur aux yeux profonds. Il était le second fils d’un poète que l’on acclamait déjà comme le premier homme du siècle ; mais il portait le fardeau de son nom avec une simplicité charmante, et c’était, je vous jure, un bien bon camarade que François-Victor Hugo. Un peu moins beau assurément, et moins brillant aussi, que son frère Charles, qui entrait dans la vie comme un jeune dieu de l’Olympe, mais aussi généreux, aussi bon et plus laborieux. Je ne vous apprends pas qu’il a laissé à son pays l’unique traduction de Shakespeare.