Voix charmantes d’ailleurs et voix de femmes gracieuses entre toutes. Au moment où M. Georges Cochery, M. Blavier, M. Eschbacher et M. Porgès, quatre Français, quittaient le train pour aller voir l’Exposition d’électricité, nous embarquions un haut fonctionnaire des Chemins de l’État autrichien, M. Von Scala, avec sa femme et sa belle-sœur. Un élément nouveau et particulièrement délicat venait assaisonner tous nos plaisirs et tempérer agréablement la gaieté d’une nombreuse réunion d’hommes. Mme Von Scala est fort belle ; elle a le type anglais animé par la physionomie viennoise ; sa sœur, Mlle Léonie Pohl, est exactement le contraire d’une beauté classique, mais elle a tant d’esprit, tant de grâce et de bonne humeur qu’elle est sûre de plaire, et pour longtemps, au second coup d’œil. Les deux aimables sœurs ont, du reste, une taille charmante et une profusion de cheveux blond cendré dont la finesse et la couleur feraient merveille à Paris. L’empire d’Autriche-Hongrie est largement représenté dans notre caravane par M. Von Hollan, conseiller de section, M. Von Obermayer, conseiller de régence, charmant homme, le cœur sur la main, délégués l’un et l’autre par le ministre des travaux publics, et par M. Wiener, secrétaire général des Chemins de fer orientaux et frère du célèbre explorateur de l’Amazone. Le plus jeune de ces deux hommes distingués est resté Autrichien ; l’aîné est naturalisé Français et secrétaire de notre légation au Chili.

J’avais parcouru la Hongrie il y a une douzaine d’années avec mon ami Camillo, qui s’est fait moine laïque à Rome et qui nous écrit de si jolies lettres quand il a le temps. Nous avions traversé ensemble ces vastes plaines que l’on croirait cultivées par des génies invisibles, car, en juin 1869, le blé mûr abondait partout et l’on cherchait en vain les laboureurs ou leurs villages. Depuis la ville féodale de Buda et sa laborieuse voisine de Pest jusqu’à l’étrange colonie des Confins militaires, nous n’avions guère vu d’autres habitants que les chevaux nerveux, les bœufs aux longues cornes et les buffles demi-sauvages. Il me semble aujourd’hui que la culture a progressé. L’homme est moins rare, on voit plus de plantations, plus d’arbres fruitiers, plus de vignes surtout. La vigne enrichira peut-être bien des pays déshérités si le phylloxera consomme notre ruine. On nous offre, à toutes les gares, de gros raisins délicieux qui n’ont qu’un seul défaut, c’est d’être trop sucrés ; il faudrait le savoir et l’expérience de vignerons consommés pour transformer tout ce sucre en alcool. Nous suivons à travers les glaces sans tain de nos voitures la récolte du maïs. Elle est très pauvre ; la sécheresse de l’été a arrêté presque partout le développement des épis. Le bétail aura de la paille à satiété ; mais les hommes ? Voici un chariot qui emporte la moisson de cinq ou six hectares, et il n’est rempli qu’à moitié. Par bonheur, les citrouilles, qui se cultivent dans l’intervalle des sillons, ont un peu moins mal réussi. Et puis, voici des troupeaux d’oies, de ces belles oies blanches qu’on dirait emballées par un confiseur, tant leur plume est légère et frisée. Les éleveurs français les payent trente ou quarante francs la paire ; ici, le paysan les vendra jusqu’à vingt sous pièce, si elles sont bien en chair. La chasse offre aussi des ressources au Madgyare aventureux. Nous venons d’admirer deux hommes magnifiques, grands et forts, précédés de deux beaux chiens d’arrêt. Vêtus d’une chemise blanche et d’un caleçon de même couleur, ils marchaient fièrement, nu-pieds dans les chaumes. Ces vastes plaines sans trèfle, sans luzerne, sans remises trompeuses, semblent avoir été créées pour la multiplication des perdrix. On viendra les chercher ici lorsque le braconnage les aura détruites chez nous ; je crois même qu’on y vient déjà et que la Hongrie a sa part dans le repeuplement de nos chasses.

Où donc sommes-nous ? Je ne sais ; quelque part entre Pest et Temeswar. Le train s’arrête et nous sommes salués par la musique des Tziganes. A dire vrai, ces artistes brillants ne sont Tziganes que de nom. Si leurs types sont hongrois, leurs costumes ne feraient pas sensation sur la place de la Ferté-sous-Jouarre. Mais, Bohêmes ou non, ils ont le diable au corps, et ils jouent avec un brio merveilleux non seulement leurs mélodies nationales, mais la musique de Rouget de l’Isle en l’honneur des hôtes français. On les applaudit, on leur crie non pas bis, ce qui serait impoli comme un ordre donné à des inférieurs, mais un mot qui signifie : Comment est-ce ? Nous n’avons pas bien entendu ou bien compris ; nous serions bien heureux de goûter un peu mieux ce que vous nous avez fait entendre.

Mais la machine siffle : adieu musique ! Non ! l’orchestre a bondi dans notre fourgon de bagages ; il a bientôt passé dans la salle à manger ; on fait un branle-bas général des tables et des chaises, et voici nos jeunes gens qui dansent avec les aimables Viennoises une valse de tous les diables. Cette petite fête ne finira qu’à Szegedin. Ce n’est pas seulement la musique qui escalade ainsi l’Orient-Express entre deux stations ; c’est quelquefois aussi, et très souvent, la gastronomie. Les bons vivants des divers pays que nous traversons ne détestent pas, me dit-on, de prendre le train pour deux ou trois heures, histoire de se remémorer les finesses de la cuisine française et de déguster les excellents vins de M. Nagelmackers.

La population qui vient nous voir passer se bariole de plus en plus. Nous remarquons les jolis uniformes des militaires et des Honveds ou territoriaux. Nous saisissons au vol une étonnante variété de types et de costumes le plus souvent admirables. Les Hongrois qui sont maîtres non seulement chez eux, mais dans toute la monarchie autrichienne, ne font pas la majorité même en Hongrie. Ils partagent leur propre territoire avec des millions de Serbes, qui sont Slaves, et des millions de Roumains, qui descendent des soldats de Trajan. Quant à eux, ils sont Turcs, Turcs chrétiens, mais Turcs authentiques. Leurs qualités et leurs défauts, comme leur langue, attestent cette origine dont ils n’ont pas à rougir, car les Turcs, eux aussi, sont une race noble et une fière nation.

La ville de Szegedin, dont les malheurs ont ému le monde entier, est rebâtie à neuf et plus belle, plus régulière, plus confortable surtout qu’elle ne l’a jamais été. Le home est le moindre souci des rudes paysans de ces contrées. Hommes, femmes, enfants, passent leur vie au grand air, ou, quand le froid sévit trop fort, s’entassent dans de véritables tanières. Ce qui distingue surtout la civilisation orientale de la nôtre, c’est l’absence presque totale des capitaux immobilisés. Dans la banlieue de Londres ou de Paris, la propriété bâtie représente une valeur de plusieurs milliards. Ici, vous pourriez parcourir cent kilomètres sans rencontrer pour cent mille francs de maisons. La construction des chemins de fer a été une heureuse dérogation à la règle générale ; encore est-on tenté de croire que ce phénomène s’est produit un demi-siècle trop tôt, car le trafic est extrêmement rare, et nous roulons souvent quatre ou cinq heures de suite sans nous croiser avec un train.

Le paysage, qui était plat et monotone depuis le matin, tourne au pittoresque à mesure que nous approchons des Carpathes. Ainsi que le Danube, notre route a ses Portes-de-Fer. On ne les franchit pas toujours sans danger ; les torrents ne se font pas faute de miner le ballast ; la marne verte des montagnes s’éboule ou glisse en grandes masses sur la voie. Un train a déraillé ici la semaine dernière et l’on nous dit qu’il y a eu mort d’homme. Nous voyons une équipe de terrassiers qui travaillent à prévenir tout nouvel accident. Notre journée de samedi s’achève au milieu de décors magnifiques et incessamment renouvelés. Malheureusement la nuit tombe vite en octobre ; elle nous a surpris au milieu des merveilles d’Herculesbad, les bains d’Hercule, une station renouvelée des Romains et décorée avec infiniment de goût par les modernes. La gare, qui est un beau morceau d’architecture, développe sa façade entre deux grands portiques entièrement drapés de vigne vierge. Cette décoration est d’un goût qui ferait pâmer le chef de station de l’Isle-Adam et ses collègues de la ligne de Pontoise à Creil, tous habiles artistes et fins jardiniers, comme on sait.

C’est à Orsowa que Kossuth, vaincu par la Russie et par l’Autriche, enterra le trésor national, c’est-à-dire la couronne de saint Étienne. Ce souvenir patriotique est consacré, nous dit-on, par une chapelle que nous ne voyons pas, car il fait décidément nuit noire et c’est en aveugles que nous passons la frontière de Roumanie.

Il était convenu au départ que nous nous arrêterions vingt-quatre heures à Bucarest pour attendre le train ordinaire, parti de Paris vendredi soir et correspondant comme le nôtre avec le bateau de Varna. Mais, considérant que la ville de Bucarest est trop neuve, trop civilisée, trop semblable à Paris ou à Bruxelles pour retenir, un jour durant, des voyageurs aussi pressés que nous, la Compagnie hospitalière organisa pour le dimanche une petite partie de campagne à quatre heures de la capitale. Quatre heures en express, c’est approximativement la distance de Paris à Dieppe. Voyez-vous d’ici le bourgeois qui, pour se désennuyer le dimanche, prend une tasse de thé à la gare Saint-Lazare, se baigne sur la plage devant le Casino de M. Bias, déjeune à l’hôtel Royal, écoute le concert sur la Terrasse, et revient à Paris sur les dix heures pour souper au café Anglais ? Voilà le plan de notre journée du 7 octobre, tel qu’il avait été dressé par l’esprit inventif de M. Nagelmackers. Vous verrez qu’il a réussi au delà de toute espérance.

III