Nous ne rentrons pas seuls à Bucarest ; outre mon jeune confrère Frédéric Damé, le général Falcoïano, directeur général des chemins de fer, et le colonel Candiano Popesco, aide de camp du roi, s’en viennent dîner avec nous. Le colonel, dont la physionomie martiale et l’esprit pétillant me rappellent un peu le général Lambert, s’est couvert de gloire à Plewna. C’est un chaud patriote, un libéral fougueux et un poète de talent, m’a-t-on dit. De quoi parlerait-on avec deux militaires distingués, sinon de la guerre ? De la guerre d’hier et de celle qui peut-être s’allumera demain. Ces messieurs nous parlent des Turcs, leurs anciens ennemis, avec une profonde estime. Ils admirent de bonne foi ce pauvre soldat musulman qui a tant de courage et si peu de besoins. Ils parlent très modestement d’eux-mêmes, mais ils ont une légitime confiance dans la valeur physique et morale de leurs hommes, et ils envisagent stoïquement l’avenir qui n’est pas rose, vu d’ici. La diplomatie a beaucoup créé dans ces derniers temps, mais elle n’a rien organisé. Elle a constitué deux royaumes indépendants qui dépendent l’un et l’autre de leur puissant voisin, l’empire austro-hongrois ; nous voyons en revanche deux principautés vassales de la Porte se livrer plus ou moins spontanément à la Russie. On a cédé beaucoup à la Grèce, mais on ne l’a ni contentée ni désarmée ; on a donné aux Roumains la Dobrudja, mais on leur a pris la Bessarabie ; la Dobrudja vaut la Bessarabie ; peut-être même se vendrait-elle plus cher dans une étude de notaire, mais le patriotisme calcule-t-il ainsi ? Quand le traité de Francfort nous a violemment arraché l’Alsace et la Lorraine, nous eût-on consolés en nous octroyant la Belgique ? Aux yeux de l’optimisme le plus résolu, tous les pays détachés de la Turquie sont un terrain d’intrigue qui peut redevenir en peu de jours un champ de bataille ; la Russie et l’Autriche s’y disputent la prépondérance, y sèment l’or à pleines mains, y font travailler l’opinion par leurs agents les plus habiles. Dirons-nous qu’elles y préparent la lutte ouverte à bref délai ? Ce serait peut-être beaucoup, mais les peuples pas plus que les hommes n’échappent à leurs destinées et les deux grandes puissances orientales de l’Europe doivent se heurter tôt ou tard dans les plaines que nous parcourons si gaiement. Des flots de sang rougiront encore ce vieux Danube limoneux ; la lutte qu’on ne saurait éviter sera d’autant plus formidable que l’Allemagne a promis son concours à l’Autriche et que la Turquie n’est ni morte ni résignée à se laisser mourir. Que deviendront, au jour de la tempête, les petits États mis au monde par le traité de Berlin ? La Roumanie est décidée à vivre ; elle ne fera pas bon marché de son autonomie. Mais elle a des revenus terriblement limités ; son budget de cent vingt millions suffirait à peine à l’entretien de l’armée. Il faut pourtant alimenter tant bien que mal les autres services publics ; les ministres se contentent de douze cents francs par mois ; le préfet de police de Bucarest en a sept cents, tout juste assez pour payer la location d’une voiture ; les sous-préfets, deux cent cinquante, chiffre peu rassurant au point de vue de la moralité administrative. Le roi m’a conté tout à l’heure qu’il avait fait venir de France en consultation un forestier consommé et qu’il n’épargnerait aucun effort pour reboiser le pays. Mais, avant de planter un seul arbre, il faudrait protéger contre la main des hommes et la dent des troupeaux les arbres tout venus qui ne demandent qu’à vivre ; et malheureusement le garde forestier et le garde champêtre manquent partout.
Bah ! qui vivra verra ! Nous approchons de Bucarest, nous faisons un bout de toilette, et, vers dix heures du soir, quelques bons fiacres découverts attelés de chevaux endiablés nous emportent le long d’une rue interminable, bordée de maisons assez basses, très propres et généralement neuves, jusqu’au restaurant à la mode. On nous y sert un excellent souper où l’esturgeon remplit avec succès le rôle principal. Je croyais aimer le caviar frais, mais je ne le connaissais que de réputation. Quant au sterlet, qui n’est autre chose que l’esturgeon dans l’âge tendre, je vous souhaite, ami lecteur, de le goûter une fois au naturel comme on nous l’a servi, sans ail, sans paprika, sans aucun de ces condiments féroces dont la cuisine hongroise a coutume de l’empoisonner sous prétexte de le rendre meilleur. M. Campineano, ministre de l’agriculture, et l’un des hommes les plus distingués du royaume, présidait le repas, qui fut très gai, arrosé de vins excellents et couronné d’une demi-douzaine de toasts que je me ferais un plaisir de citer si nous avions eu derrière nous un sténographe. Le bon Damé me reconduisit à la gare après minuit ; je m’endormis avec délices ; je rêvais que le train, parti de Paris vingt-quatre heures après nous, se faisait attacher au nôtre, qu’on donnait le signal du départ et qu’en une heure et quelques minutes nous arrivions à la frontière de Roumanie. Et comme le songe et la réalité ne faisaient qu’un dans ce miraculeux voyage, il se trouvait que j’avais rêvé juste, car à six heures trois quarts nous mettions pied à terre à Giurgewo, et nous n’avions que le Danube à traverser pour entrer dans la Bulgarie par Roustschouk.
IV
Un savant ingénieur de la Compagnie du Nord, M. David Banderali, qui est par surcroît un artiste et un écrivain distingué, a publié le 18 mars de cette année, sous prétexte de conférence, une étude vraiment originale, intitulée les Trains express en 1883. Parmi les idées neuves qui abondent dans son beau travail, il en est une qui m’a surtout frappé par le sérieux du fond et le pittoresque de la forme. La voici : « Le point de départ de l’établissement du matériel à voyageurs a été différent en Amérique et en Europe. En Europe, nous sommes partis de la simple chaise à porteurs que nous avons placée sur des roues, et dont nous avons fait peu à peu la diligence et la voiture de chemin de fer. En Amérique, le point de départ est tout opposé. L’Américain a pris sa maison, l’a réduite aux proportions strictement nécessaires pour la faire circuler sur les voies ferrées, et l’a mise sur des roues. »
Je n’ai jamais si bien senti la justesse de cette observation qu’à Giurgewo, en quittant notre hôtellerie mobile et les serviteurs bien stylés qui nous avaient suivis jusque-là. L’homme est un animal casanier ; il veut être chez lui, même en voyage. Il y a quinze ans, les matelas de coton bien tassé sur lesquels on repose dans les hôtels du Caire m’avaient paru bien durs au premier choc ; je les trouvai délicieux après un mois de navigation dans la Haute-Égypte, et mes compagnons de voyage s’écrièrent aussi en apercevant notre auberge sous les grands mimosas de l’Esbekieh : « Nous voilà donc chez nous ! » Eh bien ! je n’étais plus chez moi, mais plus du tout, lorsque je mis pied à terre en plein champ devant la berge fangeuse et délabrée du Danube ; et au moment où vingt portefaix s’emparèrent de notre bagage, pour le transporter au bateau, je sentis vaguement la terre manquer sous mes pas.
Au demeurant, si l’embarcadère de vieux bois mal équarri et fort usé n’était pas des plus confortables, le petit vapeur matinal qui nous conduisit à Roustschouk en moins d’une demi-heure était assez hospitalier ; le capitaine avait une bonne grosse figure ; le sommelier du bord servait infatigablement ses petites tasses d’excellent café à la turque, et le valet de chambre de M. Nagelmackers débouchait une vingtaine de bouteilles empruntées pour la circonstance à la cave des wagons-lits. Nous avions fait, d’ailleurs, sur la chaussée de terre qui deviendra plus tard un quai, une ample provision des bons raisins de Roumanie.
Notre débarquement fut un peu retardé par l’escale d’un de ces grands bateaux autrichiens qui ressemblent à des arches de Noé, et qui feront encore assez longtemps concurrence aux chemins de fer entre la basse Hongrie et les bouches du Danube. Le fleuve qu’on a mis en valse était très plein, assez rapide et fauve comme le Nil à Boulaq dans la saison des hautes eaux.
Je ne dirai rien de la gare de Roustschouk, sinon que cette tête de ligne ferait médiocre figure dans un village des Landes. Arrivés à huit heures, nous devions monter en wagon à neuf heures et demie ; je pus donc prendre avec deux ou trois compagnons un des grands fiacres découverts et disloqués dont les cochers, vêtus comme les compagnons du Roi des montagnes, et les chevaux échevelés comme des coursiers de ballade, nous offraient leur service en criant ou hennissant des mots inconnus. J’ai donc vu Roustschouk, c’est-à-dire une agglomération de plâtras alignés tant bien que mal le long de rues invraisemblables, où la pelle et le balai feront sensation s’ils ont jamais la fantaisie de venir s’y promener comme nous. L’affreux Pirée, tel qu’il m’est apparu en février 1852, est un Versailles en comparaison de Roustschouk. Pauvres Bulgares ! Vous souvient-il du temps où l’Europe s’intéressait si chaudement à leur sort ? Je vois encore MM. Jankolof et Geschof, les jeunes et intelligents délégués qui vinrent à Paris solliciter l’appui moral de Gambetta. Ils me firent l’honneur de s’adresser à moi pour obtenir une entrevue avec l’illustre patriote, et ils le rencontrèrent à ma table, sous les ombrages de Malabri. Gambetta n’avait pas d’armée à leur offrir et il craignait de les voir s’engager dans une aventure.
« Quel est exactement, leur disait-il, l’état de vos forces ? »
Ils répondaient :