Une nuit profonde régnait au dedans comme au dehors, mais les sens malades du vieux fou croyaient voir Mme Chermidy à genoux au pied de son lit, plongeant sa tête dans ses mains, et ouvrant à la prière ses belles lèvres roses. Pour attirer son attention vers lui, il frappa doucement à la fenêtre: personne ne répondit. Alors il crut la voir endormie; car les hallucinations les plus contradictoires se succédaient dans son esprit. Il réfléchit longuement au moyen d'arriver jusqu'à elle sans l'éveiller en sursaut et sans lui faire peur. Pour atteindre son but, il se sentait capable de tout, même de démolir un pan de mur sans autres outils que ses dix doigts. En caressant la fenêtre, il sentit que les vitraux étaient enfermés dans un châssis de plomb. Il entreprit de déchausser un carreau avec ses ongles. Il se mit à la besogne et s'y escrima de si bon coeur, qu'il finit par en venir à bout. Ses ongles se retournaient quelquefois sur le plomb, ou se cassaient sur le verre; ses doigts hachés par vingt petites entailles saignaient tous à la fois; il n'en tenait compte, et s'il s'arrêtait de temps en temps, c'était pour lécher son sang, tendre l'oreille, épier les bruits du dedans et s'assurer qu'Honorine dormait toujours.

Lorsque le carreau fut déchaussé aux trois quarts, il le tira doucement par le bas, l'ébranla à petits coups, s'arrêtant chaque fois que le verre craquait un peu ou qu'une secousse trop vive faisait résonner toute la fenêtre. Enfin sa patience fut récompensée: la feuille transparente lui resta dans les mains. Il la déposa sans bruit sur le sable de l'allée, fit une gambade en appuyant l'index sur ses lèvres, et revint humer l'air de la chambre par l'ouverture qu'il avait faite. Il en gonflait sa poitrine avec une volupté avide: c'était la première fois qu'il respirait depuis dix jours.

Il allongea sa main dans la chambre, tâta la fenêtre à l'intérieur, trouva l'espagnolette et la saisit. Les carreaux étaient petits, l'ouverture étroite, le châssis lui coupait le bras et gênait ses mouvements; cependant la fenêtre céda en criant sur ses gonds. Le duc s'effraya de ce bruit et pensa que tout était perdu. Il s'enfuit jusqu'au fond du jardin et grimpa dans un arbre, les yeux fixés sur la maison, l'oreille ouverte à tous les bruits. Il écouta longtemps, et n'entendit pas autre chose que la plainte douce et mélancolique des crapauds qui chantaient au bord du chemin. Il redescendit de son observatoire et marcha des pieds et des mains jusqu'à la fenêtre, tantôt baissant la tête pour n'être pas vu, tantôt la levant pour voir et pour entendre. Il revint à la place d'où la peur l'avait chassé, et il s'assura qu'Honorine dormait toujours.

La croisée s'ouvrit toute grande et ne cria plus. L'air de la nuit entra dans la maison sans éveiller la belle dormeuse. Le duc enjamba la fenêtre et se coula subtilement dans la chambre. La joie et la peur le faisaient trembler comme un arbre secoué par le vent. Il chancelait sur sa base, sans oser se retenir aux meubles voisins. La chambre était encombrée d'objets de toute sorte, de malles ouvertes et fermées, et même de meubles renversés. Le duc se gouverna à travers ce désordre avec des précautions infinies. Il marchait à tâtons, effleurant chaque chose sans la toucher, et promenant dans l'ombre ses doigts meurtris. A chaque pas qu'il faisait, il murmurait à voix basse: «Honorine! êtes-vous là? m'entendez-vous? C'est moi, votre vieil ami; le plus malheureux, le plus respectueux de vos amis. N'ayez pas peur; ne craignez rien, pas même que je vous fasse des reproches. J'étais fou à Paris, mais le voyage m'a changé. C'est un père qui vient vous consoler. Ne vous tuez pas: j'en mourrais!»

Il s'arrêta, se tut et prêta l'oreille. Il n'entendit que les battements de son coeur. La peur le prit; il s'assit un instant sur le plancher pour calmer son émotion et apaiser le bouillonnement de ses veines.

«Honorine! cria-t-il en se relevant, êtes-vous morte?» Ce fut la mort en personne qui lui répondit. Il trébucha contre un meuble et ses mains nagèrent dans une mare de sang.

Il tomba sur ses genoux, appuya ses bras sur le lit, et resta jusqu'au jour dans la même posture. Il ne se demanda point comment ce malheur avait pu arriver. Il n'éprouva ni surprise ni regret; le sang afflua au cerveau, et tout fut dit. Sa tête n'était plus qu'une cage ouverte d'où la raison s'était envolée. Il passa les dernières heures de la nuit, accoudé sur un cadavre, qui se refroidit graduellement jusqu'au matin.

Lorsque le Tas vint voir si sa belle cousine était éveillée, elle entendit à travers la porte un cri aigre et discordant comme le chant du geai. Elle vit un vieillard ensanglanté qui remuait la tête en tout sens, comme pour la jeter loin de son corps. Le duc de la Tour d'Embleuse criait: «Aca! aca! aca!» C'est tout ce qui lui restait du don de la parole, le plus beau privilège de l'homme. Sa figure grimaçait horriblement, ses yeux s'ouvraient et se fermaient par ressorts; ses jambes étaient paralysées, son corps cloué sur le fauteuil, ses mains mortes.

Le Tas n'avait jamais connu qu'un sentiment humain: elle adorait sa maîtresse. C'est le sort des parents pauvres de s'attacher furieusement à leur famille, soit pour l'aimer, soit pour la haïr. La monstrueuse fille se jeta sur le corps de sa maîtresse avec un cri dont on ne trouverait d'exemple que dans le désert. Elle la pleura comme les tigresses doivent pleurer leurs petits. Elle arracha le couteau d'une grande et profonde blessure qui ne saignait plus; elle emporta dans ses bras ce beau corps inanimé; elle le couvrit de caresses folles. Si les âmes pouvaient se partager en deux, elle eût ressuscité à ses frais sa chère Honorine. La rage succéda bientôt à la douleur. Le Tas ne douta pas un instant que le duc ne fût l'assassin. Elle rejeta le cadavre sur le lit et courut de toute sa masse sur M. de la Tour d'Embleuse. Elle le battit à tour de bras, lui mordit les mains, et chercha ses yeux pour les arracher. Mais le duc était insensible au mal physique. Il répondit à toutes ces violences par ce cri uniforme qui devait être désormais son seul langage. Les animaux ont des sons différents pour exprimer la joie ou la douleur; mais l'homme atteint de folie paralytique gît au dernier degré de l'échelle des êtres. Le Tas se lassa de le battre avant qu'il se doutât qu'il était battu.

Cependant Germaine, belle et souriante comme le matin, éveillait sa mère et son mari, assistait à la toilette de son fils, et descendait au jardin pour respirer l'air embaumé de l'automne. M. Le Bris et M. Stevens ne tardèrent pas à les rejoindre. La brise de la mer caressait doucement les feuilles luisantes de rosée. Les belles oranges et les cédrats énormes se balançaient au bout des ramilles vertes; les jujubes ridées et les pistaches sonores tombaient pêle-mêle au pied des arbres; les olives tachaient de noir le feuillage clairet des oliviers; les lourdes grappes de raisin jaune pendaient le long des treilles au milieu des pampres rougis par les premiers froids; les figues de la seconde récolte distillaient le miel à grosses gouttes, et quelques grenades oubliées riaient au milieu du feuillage, comme ces nymphes joufflues de Virgile qui se cachent pour se montrer. La saison des fleurs était passée, mais les beaux fruits jaunes et rouges sont les fleurs savoureuses de l'automne, et les yeux se réjouissent de les regarder.