Ton ami,
X. Y. Z.

MADAME CHERMIDY AU DOCTEUR LE BRIS.

Paris, 13 août 1853.

La Clef des coeurs, mon charmant ami, voici une grande et magnifique nouvelle. Mme de Sévigné vous la ferait attendre pendant deux pages; moi, je vais plus vite en besogne et je vous la livre du premier coup. Je suis veuve, mon ami! veuve sans appel! veuve en dernier ressort! veuve comme si le notaire y avait passé! J'ai reçu la nouvelle officielle, l'acte mortuaire, les compliments du ministère de la marine, le sabre et les épaulettes du défunt, et une pension de 750 francs pour rouler carrosse sur mes vieux jours. Veuve! veuve! veuve! il n'y a pas un plus joli mot dans la langue française. Je me suis habillée de noir; je me promène à pied dans les rues, et j'ai des démangeaisons d'arrêter les passants pour leur apprendre que je suis veuve.

J'ai reconnu dans cette occasion que je n'étais pas une femme ordinaire. J'en sais plus d'une qui aurait pleuré par faiblesse humaine et pour donner une petite satisfaction à ses nerfs; moi, j'ai ri comme une folle et je me suis roulé sur le Tas qui n'en pouvait mais. Il n'y a plus de Chermidy; Chermidy n'est plus; pas plus de Chermidy que sur la main; nous avons le droit de dire feu Chermidy!

Vous savez, tombeau des secrets, que je n'avais jamais aimé cet homme-là. Il ne m'était de rien. Je portais son nom, j'avais supporté ses bourrades; deux ou trois soufflets qu'il m'a donnés étaient les seuls liens que l'amour eût formés entre nous. Le seul homme que j'aie aimé, mon véritable mari, mon époux devant Dieu, ne s'est jamais appelé Chermidy. Ma fortune ne vient pas de ce matelot; je ne lui dois rien, et je serais bien hypocrite de le pleurer. N'avez-vous pas assisté à notre dernière entrevue? Vous souvient-il de la grimace conjugale qui embellissait ses traits? Si vous n'aviez pas été présent, il m'aurait fait un mauvais parti; ces maris marins sont capables de tout. Les cartes m'ont souvent prédit que je mourrais de mort violente: c'est que les cartes connaissaient M. Chermidy. Il m'aurait tordu le cou tôt ou tard, et il aurait dansé à mon enterrement. C'est moi qui ris, qui danse et qui dis des folies: je suis dans le cas de légitime défense!

C'est une bonne histoire, allez! que celle de cette mort. On n'a jamais vu chinoiserie pareille, et je la mettrai sur mon étagère. Tous mes amis sont venus hier m'apporter leurs compliments de condoléance. Ils s'étaient fait des figures de deuil; mais je leur ai conté l'événement, et je les ai égayés en un tour de main. Nous avons ri, sans débrider, jusqu'à minuit et demi.

Figurez-vous, mon cher docteur, que la Naïade s'était embossée devant Ky-Tcheou. Je n'ai jamais pu trouver l'endroit sur la carte, et j'en suis au désespoir. Les géographes d'aujourd'hui sont des êtres bien incomplets. Ky-Tcheou doit être au sud de la presqu'île de Corée, sur la mer du Japon. J'ai bien trouvé Kin-Tcheou, mais c'est dans la province de Ching-King, sur le golfe Leou-Toung, dans la mer Jaune. Mettez-vous à la place d'une pauvre veuve, qui ne sait pas sous quelle latitude on l'a privée de son mari!

Quoi qu'il en soit, les magistrats de Ky-Tcheou, ou Kin-Tcheou, à l'embouchure de la rivière Li-Kiang avaient malmené deux missionnaires français. Le mandarin gouverneur, ou père de la ville, le puissant Gou-Ly, consacrait tous ses loisirs à faire des niches aux étrangers. Il y a trois factoreries européennes dans ce lieu de plaisance. Un Français qui achète de la soie exerçait les fonctions d'agent consulaire. Il avait un drapeau devant sa porte et les missionnaires logeaient chez lui. Gou-Ly fit arrêter les deux prêtres et les accusa d'avoir prêché une religion étrangère. Ils auraient eu mauvaise grâce à s'en défendre, puisqu'ils étaient venus précisément pour cela. Ils furent condamnés; et le bruit courut qu'on les avait mis à mort. C'est dans ces circonstances que l'amiral envoya la Naïade pour voir un peu ce qui se passait. Le commandant fit venir Gou-Ly à son bord: vous représentez-vous mon mari en tête-à-tête avec ce Chinois? Gou-Ly protesta que les missionnaires se portaient bien, mais qu'ils avaient enfreint les lois du pays et qu'ils devaient rester six mois en prison. Mon mari demanda à les voir; on offrit de les lui montrer à travers les grilles. Il se transporta le soir même aux portes de la prison, avec une compagnie de débarquement. Il vit deux missionnaires en habit ecclésiastique, qui gesticulaient à la fenêtre. Le consul français les reconnut, et tout le monde fut content.

Mais le lendemain on vint apprendre au consul que les missionnaires avaient été parfaitement égorgés huit jours avant l'arrivée de la Naïade. On entendit plus de vingt témoins qui certifièrent le fait. Mon Chermidy remit son uniforme, débarqua ses hommes, retourna à la prison et enfonça les portes, malgré les gestes des missionnaires qui lui faisaient de grands bras pour le renvoyer au navire. Il trouva dans le cachot deux figures de cire, modelées avec une perfection chinoise: c'étaient les missionnaires qu'on lui avait montrés la veille.