-Si.

—Eh bien, soyez satisfait; je vais à Corfou.

—A propos, dit-il, je crois bien que ma fille est morte. Le docteur me l'a écrit ce matin. Je suis bien malheureux, Honorine, et vous devriez avoir pitié de moi.

—Ah! vous êtes malheureux! et la duchesse aussi est malheureuse! Et la vieille Villanera doit pleurer des larmes noires sur ses joues basanées! Mais moi, je ris, je triomphe, j'enterre, j'épouse, je règne! Elle est morte! elle a enfin payé sa dette! elle me rend tout ce qu'elle m'avait pris! je rentre en possession de mon amant et de mon fils! Pourquoi me regardez-vous avec ces yeux étonnés? Est-ce que vous croyez que je vais me contraindre? C'est bien assez d'avoir avalé ma rage pendant huit mois. Tant pis pour ceux que mon bonheur offusque: ils n'ont qu'à fermer les yeux; moi, j'éclate!»

Cette joie effrontée rendit au vieillard une lueur de raison. Il se leva ferme sur ses jambes et dit à la veuve: «Songez-vous bien à ce que vous faites? Vous vous réjouissez devant moi de la mort de ma fille!

—Et vous, reprit-elle impudemment, vous vous réjouissiez bien de sa vie! Qui est-ce qui prenait soin de m'apporter de ses nouvelles? Qui est-ce qui venait me dire en face: elle va mieux? Qui est-ce qui me forçait de lire ses lettres et celles du docteur Le Bris? Voici tantôt huit mois que vous m'assassinez de sa santé: c'est bien le moins que vous me donniez un quart d'heure pour me régaler de sa mort:

—Mais, Honorine, vous êtes une femme horrible!

—Je sais ce que je suis. Si votre fille avait vécu, comme j'en ai été menacée, on ne se serait pas caché de moi. On se serait promené tous les jours au Bois, avec don Diego, avec mon fils, et j'aurais vu cela de ma voiture! On aurait eu un hôtel à Paris, et je me serais morfondue devant la porte! On aurait mis sur ses cartes de visite le nom de Villanera qui est à moi: je l'ai, parbleu! bien gagné. Et vous ne voulez pas que je prenne ma revanche!

—Mais vous aimez donc encore M. de Villanera?

—Pauvre duc! vous croyez qu'on oublie du jour au lendemain un homme comme don Diego! Vous pensez qu'on met au monde un enfant comme mon fils, qui est né marquis, pour en faire cadeau à une poitrinaire! Vous admettez que j'aie demandé à Dieu pendant trois ans la mort de mon mari, moi qui ne prie jamais, pour ne rien faire de ma liberté! Vous supposez que Chermidy est allé se faire tuer à Ky-Tcheou, par les petits Chinois, pour que je reste veuve à perpétuité!