«Cinquante mille francs de rente! disait le vieillard. Je savais bien que la veine me reviendrait!»
II
LA DEMANDE EN MARIAGE
Le docteur Charles Le Bris est un des hommes les plus aimés de Paris. La grande ville a ses enfants gâtés dans tous les arts; je n'en sais pas un qu'elle choie avec plus de tendresse. Il est né dans une méchante petite ville de Champagne, mais il a fait ses études au collège Henri IV. Un sien parent, qui exerce la médecine au pays, l'a destiné de bonne heure à la médecine. Le jeune homme a suivi les cours, fréquenté les hôpitaux, concouru pour l'internat, pratiqué sous l'oeil des maîtres, enlevé tous ses diplômes et gagné certaines médailles qui font l'ornement de son cabinet. Sa seule ambition était de succéder à son oncle et de finir les malades que le bonhomme avait commencés. Mais lorsqu'on le vit apparaître, armé de ses succès et docteur jusqu'aux dents, les officiers de santé du lieu, et son oncle qui n'était pas autre chose, lui demandèrent pourquoi il ne s'était pas fixé à Paris. Il joignait au talent des formes si séduisantes, et son grand paletot lui allait si bien, qu'on devina du premier jour que tous les malades seraient pour lui. Le parent vénérable se trouva beaucoup trop jeune pour songer à la retraite, et la rivalité de son neveu lui rendit des jambes qu'il n'avait plus. Bref, le pauvre garçon fut si mal reçu, et l'on mit tant de bâtons dans ses roues, que, de désespoir, il revint à Paris. Ses anciens maîtres l'avaient jugé: on lui fit une clientèle. Les grands hommes ont le moyen de n'être pas jaloux. Grâce à leur générosité, la réputation du docteur Le Bris s'est faite en cinq ou six années. On l'aime ici comme savant, là comme danseur, et partout comme un charmant homme de bien. Il ignore les premiers éléments du charlatanisme, parle fort peu de ses succès, et abandonne à ses malades le soin de dire qu'il les a guéris. Son appartement n'est pas un temple. Il loge au quatrième étage, dans un quartier perdu. Est-ce modestie? est-ce coquetterie? On ne sait. Les pauvres gens de son quartier ne se plaignent pas d'un tel voisinage: il les soigne avec tant d'application qu'il oublie quelquefois sa bourse au chevet de leur lit.
M. Le Bris était depuis trois ans le médecin de Mlle de La Tour d'Embleuse. Il avait suivi les progrès de la maladie sans pouvoir rien faire pour les arrêter. Ce n'était pas que Germaine fût une de ces enfants condamnées dès leur naissance, qui portent en elles le germe d'une mort héréditaire. Sa constitution était robuste, sa poitrine large, et sa mère n'avait jamais toussé. Un rhume négligé, une chambre froide, la privation des choses nécessaires à la vie avaient causé tout le mal. Peu à peu, malgré les soins du docteur, la pauvre fille avait pâli comme une statue de cire; ses forces s'en étaient allées; l'appétit, la gaieté, le souffle, la joie de respirer l'air liquide, tout lui manquait. Six mois avant le début de cette histoire, M. Le Bris avait réuni deux grands médecins auprès de la malade. Elle pouvait encore être sauvée: il lui restait un poumon, et la nature se contente à moins. Mais il fallait l'emmener sans retard en Égypte ou en Italie.
«Oui, dit le jeune docteur, la seule ordonnance à faire est celle-ci: une maison de campagne au bord de l'Arno, une vie calme et des rentes. Mais voyez!»
Il désigna du doigt les rideaux déchirés, les chaises de paille et le carreau rouge du salon.
«Voici qui la condamne à mort!»
Au mois de janvier, le dernier poumon était entamé; le sacrifice s'accomplissait. Le docteur avait reporté ses soins sur la duchesse. Son dernier espoir était d'endormir doucement la fille et de sauver la mère.
Il fit sa visite à Germaine, lui tâta le pouls pour la forme, lui offrit une boîte de bonbons, la baisa fraternellement au front, et passa chez M. de La Tour d'Embleuse.