«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je ne vous ai vu:[57] où en sont vos affaires?[58]
—Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné mon nom sous les initiales: il a parlé de moi aux administrateurs, et l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir!
—Voyez comme je tombe mal![59] Je venais vous proposer autre chose.
—Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.
—Voulez-vous vous marier?»
Le marquis fit une moue parfaitement sincère. «Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui serrant les deux mains; mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de choses à trouver; la science est jalouse.
—Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit ans, vous vivez ici comme un chartreux;[60] je viens vous offrir une fille sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me recevez!»
Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes goûts, des occupations insupportables...
—Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère, excellente bourgeoise malgré ses prétentions. Pour vous donner une idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez qu'on ne fait pas de cérémonie!
—Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête.