En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent au jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée de barège rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et l'on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre heures sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle, qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. À cinq heures il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, et il donna juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion. L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu franc-maçonne:[100] elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme au dernier numéro du Journal des tailleurs.
Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d'œil gracieux et une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot[101] du roi. Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. Il n'eut d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalaient naïvement; conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût ressuscité un marquis du bon temps,[102] bourdonnèrent autour des oreilles de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle de silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:
«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous les rails?
—Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne, peut-être à moins.
—Tu es donc toujours le même?[103]
—Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?
—Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.
—Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.
—Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?
—Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un seul accident à déplorer.»