Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa mère la conduisit, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et l'espoir d'y trouver Gaston.
Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement. Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent pas: «Ouvrez-moi votre porte! je suis la marquise d'Outreville!» Mais, j'y songe![123] j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards pour la mère d'une marquise.»
Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. À quoi bon apprendre à cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous donné ma fille!»
Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur[124] que j'aie jamais connu.
—Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. À mesure qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron. Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement: «Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a abandonné sa femme comme le roi Ménélas[125] abandonna la sienne.
—Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne.
—Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir, il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le bonheur leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous assisterez à leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et vous m'écrirez avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.»
La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste horizontal qui voulait dire: Jamais!