—On dit cela ... Mais, voyons! où est le morceau qu’on vous a coupé? Je ne suis pas un champion de la force de M. Velpeau ou de M. Huguier; mais j’essayerai de raccommoder les choses par première intention.
Maître L’Ambert se leva précipitamment et courut au champ de bataille. Le marquis et M. Steimbourg le suivirent; les Turcs, qui se promenaient ensemble assez tristement (car le feu d’Ayvaz-Bey s’était éteint en une seconde), se rapprochèrent de leurs anciens ennemis. On retrouva sans peine la place où les combattants avaient foulé l’herbe nouvelle; on retrouva les lunettes d’or; mais le nez du notaire n’y était plus. En revanche, on vit un chat, l’horrible chat blanc et jaune, qui léchait avec sensualité ses lèvres sanglantes.
—Jour de Dieu! s’écria le marquis en désignant la bête.
Tout le monde comprit le geste et l’exclamation.
—Serait-il encore temps? demanda le notaire.
—Peut-être, dit le médecin.
Et de courir. Mais le chat n’était pas d’humeur à se laisser prendre. Il courut aussi.
Jamais le petit bois de Parthenay n’avait vu, jamais sans doute il ne reverra chasse pareille. Un marquis, un agent de change, trois diplomates, un médecin de village, un valet de pied en grande livrée et un notaire saignant dans son mouchoir se lancèrent éperdument à la poursuite d’un maigre chat. Courant, criant, lançant des pierres, des branches mortes et tout ce qui leur tombait sous la main, ils traversaient les chemins et les clairières et s’enfonçaient tête baissée dans les fourrés les plus épais. Tantôt groupés ensemble et tantôt dispersés, quelquefois échelonnés sur une ligne droite, quelquefois rangés en rond autour de l’ennemi; battant les buissons, secouant les arbustes, grimpant aux arbres, déchirant leurs brodequins à toutes les souches et leurs habits à tous les buissons, ils allaient comme une tempête; mais le chat infernal était plus rapide que le vent. Deux fois on sut l’enfermer dans un cercle; deux fois il força l’enceinte et prit du champ. Un instant il parut dompté par la fatigue ou la douleur. Il était tombé sur le flanc, en voulant sauter d’un arbre à l’autre et suivre le chemin des écureuils. Le valet de M. L’Ambert courut sur lui à fond de train, l’atteignit en quelques bonds et le saisit par la queue. Mais le tigre en miniature conquit sa liberté d’un coup de griffe et s’élança hors du bois.
On le poursuivit en plaine. Longue, longue était déjà la route parcourue; immense était la plaine, qui se découpait en échiquier devant les chasseurs et leur proie.