M. L’Ambert trouva sans doute que cette perspective n’était pas des plus consolantes, car il s’écria d’un ton de désespoir:

—O les femmes! les femmes! les femmes!

—Jour de Dieu! reprit le marquis, comme vous avez la girouette tournée au féminin! Mais les femmes ne sont pas tout; il y a autre chose en ce monde. On fait son salut, que diable! On amende son âme, on cultive son esprit, on rend service au prochain, on remplit les devoirs de son état. Il n’est pas nécessaire d’avoir un si long nez pour être bon chrétien, bon citoyen et bon notaire!

—Notaire! reprit-il avec une amertume peu déguisée, notaire! En effet, je suis encore cela. Hier, j’étais un homme, un homme du monde, un gentleman, et même, je puis le dire sans fausse modestie, un cavalier assez apprécié dans la meilleure compagnie. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’un notaire. Et qui sait si je le serai demain? Il ne faut qu’une indiscrétion de valet pour ébruiter cette sotte affaire. Qu’un journal en dise deux mots, le parquet est forcé de poursuivre mon adversaire, et ses témoins, et vous-mêmes, messieurs. Nous voyez-vous en police correctionnelle, racontant au tribunal où et pourquoi j’ai poursuivi mademoiselle Victorine Tompain! Supposez un tel scandale et dites si le notaire y survivrait.

—Mon cher garçon, répondit le marquis, vous vous effrayez de dangers imaginaires. Les gens de notre monde, et vous en êtes un peu, ont le droit de se couper la gorge impunément. Le ministère public ferme les yeux sur nos querelles, et c’est justice. Je comprends qu’on inquiète un peu les journalistes, les artistes et autres individus de condition inférieure lorsqu’ils se permettent de toucher une épée: il convient de rappeler à ces gens-là qu’ils ont des poings pour se battre, et que cette arme suffit parfaitement à venger l’espèce d’honneur qu’ils ont. Mais qu’un gentilhomme se conduise en gentilhomme, le parquet n’a rien à dire et ne dit rien. J’ai eu quinze ou vingt affaires depuis que j’ai quitté le service, et quelques-unes assez malheureuses pour mes adversaires. Avez-vous jamais lu mon nom dans la Gazette des Tribunaux?

M. Steimbourg était moins lié avec M. L’Ambert que le marquis de Villemaurin; il n’avait pas, comme lui, tous ses titres de propriété dans l’étude de la rue de Verneuil depuis quatre ou cinq générations. Il ne connaissait guère ces deux messieurs que par le cercle et la partie de whist; peut-être aussi par quelques courtages que le notaire lui avait fait gagner. Mais il était bon garçon et homme de sens; il fit donc à son tour quelque dépense de paroles pour raisonner et consoler ce malheureux. A son gré, M. de Villemaurin mettait les choses au pis; il y avait plus de ressource. Dire que M. L’Ambert resterait défiguré toute sa vie, c’était désespérer trop tôt de la science.

—A quoi nous servirait-il d’être nés au xixe siècle, si le moindre accident devait être, comme autrefois, un malheur irréparable? Quelle supériorité aurions-nous sur les hommes de l’âge d’or? Ne blasphémons pas le saint nom du progrès. La chirurgie opératoire est, grâce à Dieu, plus florissante que jamais dans la patrie d’Ambroise Paré. Le bonhomme de Parthenay nous a cité quelques-uns des maîtres qui raccommodent victorieusement le corps humain. Nous voici aux portes de Paris, nous enverrons à la plus prochaine pharmacie, on nous y donnera l’adresse de Velpeau ou d’Huguier; votre valet de pied courra chez le grand homme et l’amènera chez vous. Je suis sûr d’avoir entendu dire que les chirurgiens refaisaient une lèvre, une paupière, un bout d’oreille: est-il donc plus difficile de restaurer un bout de nez?

Cette espérance était bien vague; elle ranima pourtant le pauvre notaire, qui, depuis une demi-heure, ne saignait plus. L’idée de redevenir ce qu’il était et de reprendre le cours de sa vie, le jetait dans une sorte de délire. Tant il est vrai qu’on n’apprécie le bonheur d’être complet que lorsqu’on l’a perdu.

—Ah! mes amis, s’écriait-il en tordant ses mains l’une dans l’autre, ma fortune appartient à l’homme qui me guérira! Quels que soient les tourments qu’il me faudra endurer, j’y souscris de grand cœur si l’on m’assure du succès; je ne regarderai pas plus à la souffrance qu’à la dépense!