Romagné était un digne et excellent jeune homme; mais il ronflait comme un orgue. Il adorait sa famille, il aimait son prochain; mais il ne s’était jamais baigné de sa vie, de peur d’user en vain la marchandise. Il avait les sentiments les plus délicats du monde; mais il ne savait pas s’imposer les contraintes les plus élémentaires que la civilisation nous recommande. Pauvre M. L’Ambert! et pauvre Romagné! quelles nuits et quelles journées! quels coups de pied donnés et reçus! Inutile de dire que Romagné les reçut sans se plaindre: il craignait qu’un faux mouvement ne fît manquer l’expérience de M. Bernier.

Le notaire recevait bon nombre de visites. Il lui vint des compagnons de plaisir qui s’amusèrent de l’Auvergnat. On lui apprit à fumer des cigares, à boire du vin et de l’eau-de-vie. Le pauvre diable s’abandonnait à ces plaisirs nouveaux avec la naïveté d’un Peau-Rouge. On le grisa, on le soûla, on lui fit descendre tous les échelons qui séparent l’homme de la brute. C’était une éducation à refaire; les beaux messieurs y prirent un plaisir cruel. N’était-il pas agréable et nouveau de démoraliser un Auvergnat?

Certain jour, on lui demanda comment il pensait employer les cent louis de M. L’Ambert lorsqu’il aurait fini de les gagner:

—Je les placherai à chinq pour chent, répondit-il, et j’aurai chent francs de rente.

—Et après? lui dit un joli millionnaire de vingt-cinq ans. En seras-tu plus riche? en seras-tu plus heureux? Tu auras six sous de rente par jour! Si tu te maries, et c’est inévitable, car tu es du bois dont on fait les imbéciles, tu auras douze enfants, pour le moins.

—Cha, ch’est possible!

—Et, en vertu du Code civil, qui est une jolie invention de l’Empire, tu leur laisseras à chacun deux liards à manger par jour. Tandis qu’avec deux mille francs tu peux vivre un mois comme un riche, connaître les plaisirs de la vie et t’élever au-dessus de tes pareils!