Il ne les portait pas toujours, mais seulement à l’étude ou chez le client, lorsqu’il avait des actes à lire. Croyez que les lundis, mercredis et vendredis, lorsqu’il entrait au foyer de la danse, il avait soin de démasquer ses beaux yeux. Aucun verre biconcave ne voilait alors l’éclat de son regard. Il n’y voyait goutte, j’en conviens, et saluait quelquefois une marcheuse pour une étoile; mais il avait l’air résolu d’un Alexandre entrant à Babylone. Aussi les petites filles du corps de ballet, qui donnent volontiers des sobriquets aux personnes, l’avaient-elles surnommé Vainqueur. Un bon gros Turc, secrétaire à l’ambassade, avait reçu le nom de Tranquille, un conseiller d’État s’appelait Mélancolique; un secrétaire général du ministère de***, vif et brouillon dans ses allures, se nommait M. Turlu. C’est pourquoi la petite Élise Champagne, dite aussi Champagne IIe, reçut le nom de Turlurette lorsqu’elle sortit des coryphées pour s’élever au rang de sujet.
Mes lecteurs de province (si tant est que ce récit dépasse jamais les fortifications de Paris) vont méditer une minute ou deux sur le paragraphe qui précède. J’entends d’ici les mille et une questions qu’ils adressent mentalement à l’auteur. «Qu’est-ce que le foyer de la danse? Et le corps de ballet? Et les étoiles de l’Opéra? Et les coryphées? Et les sujets? Et les marcheuses? Et les secrétaires généraux qui s’égarent dans un tel monde, au risque d’y attraper des sobriquets! Enfin par quel hasard un homme posé, un homme rangé, un homme de principes, comme maître Alfred L’Ambert, se trouvait-il trois fois par semaine au foyer de la danse?»
Eh! chers amis, c’est précisément parce qu’il était un homme posé, un homme rangé et un homme de principes. Le foyer de la danse était alors un vaste salon carré, entouré de vieilles banquettes de velours rouge et peuplé de tous les hommes les plus considérables de Paris. On y rencontrait non seulement des financiers, des conseillers d’État, des secrétaires généraux, mais encore des ducs et des princes, des députés, des préfets, et les sénateurs les plus dévoués au pouvoir temporel du pape; il n’y manquait que des prélats. On y voyait des ministres mariés, et même les plus complètement mariés entre tous nos ministres. Quand je dis on y voyait, ce n’est pas que je les aie vus moi-même; vous pensez bien que les pauvres diables de journalistes n’entraient pas là comme au moulin. Un ministre tenait en main les clefs de ce salon des Hespérides; nul n’y pénétrait sans l’aveu de Son Excellence. Aussi fallait-il voir les rivalités, les jalousies et les intrigues! Combien de cabinets on a culbutés sous les prétextes les plus divers, mais au fond parce que tous les hommes d’État veulent régner sur le foyer de la danse! N’allez pas croire au moins que ces personnages y fussent attirés par l’appât des plaisirs défendus! Ils brûlaient d’encourager un art éminemment aristocratique et politique.
La marche des années a peut-être changé tout cela, car les aventures de maître L’Ambert ne datent point de cette semaine. Elles ne remontent pourtant pas à l’antiquité la plus reculée. Mais des raisons de haute convenance me défendent de préciser l’année exacte où cet officier ministériel échangea son nez aquilin contre un nez droit. C’est pourquoi j’ai dit vaguement en ce temps-là, comme les fabulistes. Contentez-vous de savoir que l’action se place, dans les annales du monde, entre l’incendie de Troie par les Grecs et l’incendie du palais d’Été à Pékin par l’armée anglaise, deux mémorables étapes de la civilisation européenne.
Un contemporain et un client de maître L’Ambert, M. le marquis d’Ombremule, disait un soir au café Anglais:
—Ce qui nous distingue du commun des hommes, c’est notre fanatisme pour la danse. La canaille raffole de musique. Elle bat des mains aux opéras de Rossini, de Donizetti et d’Auber: il paraît qu’un million de petites notes mises en salade a quelque chose qui flatte l’oreille de ces gens-là. Ils poussent le ridicule jusqu’à chanter eux-mêmes de leur grosse voix éraillée, et la police leur permet de se réunir dans certains amphithéâtres pour écorcher quelques ariettes. Grand bien leur fasse! Quant à moi, je n’écoute point un opéra, je le regarde: j’arrive pour le divertissement, et je me sauve après. Ma respectable aïeule m’a conté que toutes les grandes dames de son temps n’allaient à l’Opéra que pour le ballet. Elles ne refusaient aucun encouragement à MM. les danseurs. Notre tour est venu; c’est nous qui protégeons les danseuses: honni soit qui mal y pense!
La petite duchesse de Biétry, jeune, jolie et délaissée, eut la faiblesse de reprocher à son mari les habitudes d’Opéra qu’il avait prises.
—N’êtes-vous pas honteux, lui disait-elle, de m’abandonner dans ma loge avec tous vos amis pour courir je ne sais où?
—Madame, répondit-il, lorsqu’on espère une ambassade, ne doit-on pas étudier la politique?
—Soit; mais il y a, je pense, de meilleures écoles dans Paris.