—Ce jeune homme n’est pas raisonnable; il porte des verres no 4, qui sont forcément très lourds; il veut, par coquetterie, une monture mince comme un fil, et je suis sûr qu’il brutalise ses lunettes comme si elles étaient de fer battu. Si je lui fais une observation, il se fâchera; mais je vais lui envoyer quelque chose de plus fort en monture.

Madame Luna trouva l’idée excellente; mais la cinquième paire de lunettes eut le sort des quatre premières. Cette fois, M. L’Ambert se fâcha tout rouge, quoiqu’on ne lui eût fait aucune observation, et transporta sa clientèle à une maison rivale.

Mais on aurait dit que tous les opticiens de Paris s’étaient donné le mot pour casser leurs lunettes sur le nez du pauvre millionnaire. Une douzaine de paires y passa. Et le plus merveilleux de l’affaire, c’est que le pince-nez à ressort d’acier qui remplissait les interrègnes se maintint ferme et vigoureux.

Vous savez que la patience n’était pas la vertu favorite de M. Alfred L’Ambert. Il trépignait un jour sur une paire de lunettes, qu’il écrasait à coups de talon, quand le docteur Bernier se fit annoncer chez lui.

—Parbleu! s’écria le notaire, vous arrivez à point. Je suis ensorcelé, le diable m’emporte!

Les regards du docteur se portèrent naturellement sur le nez de son malade. L’objet lui parut sain, de bonne mine, et frais comme une rose.

—Il me semble, dit-il, que nous allons tout à fait bien.

—Moi? Sans doute; mais ces maudites lunettes ne veulent pas aller!

Il conta son histoire, et M. Bernier devint rêveur.

—Il y a de l’Auvergnat dans votre affaire. Avez-vous ici une monture brisée?