—Voyez un peu cette demoiselle! disait la plus grande. Les boucles d’oreilles de sa mère sont en argent, et celles de mon père sont en or!

Maître Alfred L’Ambert, après avoir longtemps voltigé de la brune à la blonde, avait fini par s’éprendre d’une jolie brunette aux yeux bleus. Mademoiselle Victorine Tompain était sage, comme on l’est généralement à l’Opéra, jusqu’à ce qu’on ne le soit plus. Bien élevée d’ailleurs, et incapable de prendre une résolution extrême sans consulter ses parents. Depuis tantôt six mois, elle se voyait serrée d’assez près par le beau notaire et par Ayvaz-Bey, ce gros Turc de vingt-cinq ans que l’on désignait par le sobriquet de Tranquille. L’un et l’autre lui avaient tenu des discours sérieux, où il était question de son avenir. La respectable madame Tompain maintenait sa fille dans un sage milieu, en attendant qu’un des deux rivaux se décidât à lui parler affaires. Le Turc était un bon garçon, honnête, posé et timide. Il parla cependant et fut écouté.

Tout le monde apprit bientôt ce petit événement, excepté maître L’Ambert, qui enterrait un oncle dans le Poitou. Lorsqu’il revint à l’Opéra, mademoiselle Victorine Tompain avait un bracelet de brillants, des dormeuses de brillants et un cœur de brillants pendu au cou comme un lustre. Le notaire était myope; je crois vous l’avoir dit dès le début. Il ne vit rien de ce qu’il aurait dû voir, pas même les sourires malins qui le saluèrent à sa rentrée. Il tournoya, babilla et brilla comme à son ordinaire, attendant avec impatience la fin du ballet et la sortie des enfants. Ses calculs étaient faits: l’avenir de mademoiselle Victorine se trouvait assuré, grâce à cet excellent oncle de Poitiers qui était mort juste à point.

Ce qu’on appelle à Paris le passage de l’Opéra est un réseau de galeries larges ou étroites, éclairées ou obscures, de niveaux forts divers qui relient le boulevard, la rue Lepeletier, la rue Drouot et la rue Rossini. Un long couloir, découvert dans sa plus grande partie, s’étend de la rue Drouot à la rue Lepeletier, perpendiculairement aux galeries du Baromètre et de l’Horloge. C’est dans sa partie la plus basse, à deux pas de la rue Drouot, que s’ouvre la porte secrète du théâtre, l’entrée nocturne des artistes. Tous les deux jours, à minuit, un flot de 300 à 400 personnes s’écoule tumultueusement sous les yeux du digne papa Monge, concierge de ce paradis. Machinistes, comparses, marcheuses, choristes, danseurs et danseuses, ténors et soprani, auteurs, compositeurs, administrateurs, abonnés, se ruent pêle-mêle. Les uns descendent vers la rue Drouot, les autres remontent l’escalier qui conduit par une galerie découverte à la rue Lepeletier.

Vers le milieu du passage découvert, au bout de la galerie du Baromètre, Alfred L’Ambert fumait un cigare et attendait. A dix pas plus loin, un petit homme rond, coiffé du tarbouch écarlate, aspirait par bouffées égales la fumée d’une cigarette de tabac turc, plus grosse que le petit doigt. Vingt autres flâneurs intéressés piétinaient ou attendaient autour d’eux, chacun pour soi, sans nul souci du voisin. Et les chanteurs traversaient en fredonnant, et les sylphes mâles, traînant un peu la savate, passaient en boitant, et, de minute en minute, une ombre féminine enveloppée de noir, de gris ou de marron, glissait entre les rares becs de gaz, méconnaissable à tous les yeux, excepté aux yeux de l’amour.

On se rencontre, on s’aborde, on s’enfuit, sans prendre congé de la compagnie. Halte-là! voici un bruit étrange et un tumulte inusité. Deux ombres légères ont passé, deux hommes ont couru, deux flammes de cigare se sont rapprochées; on a entendu des éclats de voix et comme le bruit d’une rapide querelle. Les promeneurs se sont amassés sur un point; mais ils n’ont plus trouvé personne. Et maître Alfred L’Ambert redescend tout seul vers sa voiture, qui l’attendait au boulevard. Il hausse les épaules et regarde machinalement cette carte de visite tachée d’une large goutte de sang:

Ayvaz-Bey
Secrétaire de l’ambassade ottomane,

Rue de Grenelle Saint-Germain, 100.

Écoutez ce qu’il dit entre ses dents, le beau notaire de la rue de Verneuil:

—La sotte affaire! Du diable si je savais qu’elle eût donné des droits à cet animal de Turc!... car c’est bien lui ... Aussi pourquoi n’avais-je pas mis mes lunettes?... Il paraît que je lui ai donné un coup de poing sur le nez? Oui, sa carte est tachée et mes gants le sont aussi. Me voilà un Turc sur les bras par une simple maladresse; car je ne lui en veux pas, à ce garçon ... La petite m’est fort indifférente, après tout ... Il l’a, qu’il la garde! Deux honnêtes gens ne vont pas s’égorger pour mademoiselle Victorine Tompain ... C’est ce maudit coup de poing qui gâte tout ...